Le paradoxe de la tolérance : ce que Popper voulait dire
La tolérance illimitée peut détruire les conditions qui la rendent possible. L’avertissement de Popper n’est toutefois pas une permission générale de censurer.
Daniel Sardá · Publié: · 7 min de lecture
Le paradoxe de la tolérance part d’une contradiction apparente : une société tolérante peut avoir besoin de fixer des limites à certaines formes d’intolérance pour rester tolérante. Si elle laisse sans défense quelqu’un intimider, persécuter ou éliminer ceux qui pensent autrement, elle peut finir par perdre le pluralisme qu’elle entendait protéger.
Cette idée se résume souvent par « il ne faut pas tolérer les intolérants ». La formule est séduisante, mais aussi dangereuse. Lue hors contexte, elle peut transformer un avertissement sur la défense de la société ouverte en permission de faire taire quiconque reçoit l’étiquette d’« intolérant ».
Karl Popper posait un problème plus précis. Son argument ne supprime pas le débat et ne transforme pas toute opinion offensante en violence. Il demande ce qu’une société doit faire lorsque certains profitent de ses libertés pour détruire celles des autres.
Idée clé : Le paradoxe ne dit pas que toute idée intolérante doit être interdite. Il avertit que la tolérance ne peut exiger la passivité face à la persécution, à la coercition ou à la violence.
D’où vient le paradoxe de la tolérance
Popper a formulé le paradoxe dans une note du chapitre 7 du premier volume de La Société ouverte et ses ennemis, ouvrage initialement publié en 1945. Il ne s’agissait ni d’une règle juridique détaillée ni de l’argument central de l’ensemble du livre, mais d’une réflexion sur les conditions qui permettent de préserver une société ouverte.
Son raisonnement commence par une possibilité inquiétante. Si une société étend une tolérance illimitée même à des mouvements prêts à supprimer l’échange rationnel et à persécuter leurs adversaires, ces mouvements pourraient détruire à la fois leurs opposants et l’ordre tolérant lui-même.
Mais le contexte compte. Popper ne propose pas de supprimer immédiatement l’expression de toute philosophie intolérante. Tant qu’il est possible d’y répondre par des arguments rationnels et que l’opinion publique permet de la contenir, il juge imprudent de recourir à l’interdiction. La question change lorsqu’un mouvement rejette le débat comme méthode, enseigne à répondre par la violence ou cherche à empêcher par la force les autres de parler et d’exercer leurs droits.
C’est pourquoi le paradoxe décrit une tension, sans offrir de raccourci. Une société ouverte doit préserver une place pour les idées erronées, désagréables et même hostiles. En même temps, elle n’est pas tenue de regarder sans défense se détruire les règles qui rendent cet espace possible.
Tolérer ne signifie pas approuver
La tolérance n’a de sens que lorsqu’il existe une objection. Nous tolérons une croyance ou une pratique que nous jugeons erronée, inopportune ou moralement répréhensible parce qu’il existe une raison supérieure de ne pas l’empêcher : le respect de la liberté d’autrui, la paix civile ou l’égalité des droits. Si nous sommes d’accord, il n’est pas nécessaire de tolérer ; nous approuvons simplement.
Cette différence évite deux confusions fréquentes. La première consiste à penser que permettre une opinion équivaut à la soutenir. La seconde, à supposer que critiquer une idée constitue de l’intolérance. Dans une société pluraliste, les personnes peuvent défendre, réfuter, tourner en dérision, abandonner ou rejeter des idées sans demander au pouvoir de les interdire.
La tolérance et les droits sont liés, mais ne sont pas identiques. Un citoyen ne conserve pas ses libertés parce que les autres jugent ses convictions précieuses, mais parce que les règles protègent tous de manière égale. Cette protection comprend le droit des autres d’exprimer leur désaccord et de répondre.
Distinction essentielle : Tolérer une opinion, c’est permettre qu’elle s’exprime ; cela n’implique pas de la déclarer vraie, respectable ou à l’abri de la critique.
Une opinion n’est pas la même chose qu’une menace
Pour appliquer le paradoxe avec prudence, il convient de distinguer différents plans : les idées, l’expression, l’organisation et la conduite. Les mélanger permet à un mot vague — « intolérance » — de décider à lui seul de ce qui peut être dit ou fait.
Imaginons une personne qui soutient une doctrine offensante et excluante. Les autres peuvent la contredire, lui refuser leur soutien, organiser une protestation pacifique ou persuader son public. Ces réponses font elles aussi partie de la liberté d’expression. Un désaccord intense ne détruit pas nécessairement la société ouverte ; il démontre souvent qu’elle reste vivante.
Imaginons maintenant un groupe qui menace les participants à une réunion, en bloque l’accès par la force ou persécute une minorité pour l’empêcher d’exercer des droits communs. Nous ne sommes plus face à une idée en concurrence dans le débat. Apparaissent des conduites d’intimidation ou de coercition qui modifient les conditions de l’échange et réduisent les autres au silence.
La frontière ne sera pas toujours simple, mais cela ne justifie pas de l’effacer. Une expression peut être cruelle sans constituer une menace ; une organisation peut défendre des changements radicaux sans exercer de violence. De même, la coercition ne cesse pas d’en être une parce qu’elle se présente comme une opinion politique.
Comment une société ouverte peut répondre
Le paradoxe n’oblige pas davantage à choisir entre indifférence et censure. Il existe une gamme de réponses, qui ne relèvent pas toutes de l’État. La critique, l’éducation, le journalisme, l’association volontaire et le retrait de soutien sont des instruments sociaux. Une interdiction légale, en revanche, active le pouvoir coercitif et exige donc une justification plus stricte.
Une réponse compatible avec la société ouverte devrait prendre en compte au moins quatre critères :
- Conduite identifiable : évaluer les menaces, la persécution, la coercition ou les atteintes aux droits, et non une étiquette idéologique imprécise.
- Règles générales : appliquer les mêmes principes aux alliés et aux adversaires, sans faire du pouvoir l’arbitre des opinions acceptables.
- Proportionnalité : préférer la discussion et les réponses les moins restrictives lorsqu’elles sont encore efficaces.
- Garanties institutionnelles : exiger des procédures publiques, un réexamen et des limites au pouvoir pour réduire les décisions arbitraires.
Ces critères ne résolvent pas chaque cas concret. Ils aident néanmoins à empêcher deux erreurs opposées : réagir trop tard face à une menace réelle ou utiliser une menace hypothétique comme excuse pour punir le désaccord.
Critère pratique : La défense institutionnelle doit viser les actes qui nient l’égalité des droits ou remplacent la persuasion par la force, et non la simple existence d’opinions impopulaires.
Ce critère n’élimine pas les désaccords difficiles, mais oriente les limites à la coercition : protéger la discussion publique exige d’empêcher que la force fasse taire ceux qui y participent.
Le risque d’un usage abusif du paradoxe par le pouvoir
L’objection la plus forte à une lecture extensive est évidente : celui qui gouverne pourrait qualifier n’importe quel adversaire d’« intolérant ». Si une accusation suffit à exclure quelqu’un du débat, la prétendue défense de la tolérance reproduit l’autoritarisme même qu’elle disait combattre.
D’où l’importance de l’État de droit. Les limites doivent reposer sur des règles connues, des droits égaux et des procédures qui protègent aussi l’accusé. L’intention déclarée de défendre la démocratie ne rend pas toute mesure juste.
Ce point est particulièrement important dans une perspective libérale. La liberté ne dépend pas de la capacité du gouvernant à identifier correctement les bons et les méchants, mais d’institutions qui restreignent sa capacité à imposer cette classification. Protéger une société ouverte exige de prendre en compte aussi bien les menaces privées que les abus de la puissance publique.
Un avertissement, pas une permission de censurer
Le paradoxe de la tolérance conserve sa valeur lorsqu’on le lit avec des limites. Il rappelle que le pluralisme a besoin d’être défendu : personne n’a le droit de chasser les autres de la vie commune par la persécution, l’intimidation ou la violence. Il rappelle aussi que cette défense peut se corrompre si elle repose sur des catégories vagues et des décisions discrétionnaires.
La question décisive n’est pas de savoir qui est désagréable ou quelle idée suscite le plus de rejet. Elle est de savoir s’il existe encore un échange dans lequel tous conservent des droits égaux, ou si quelqu’un tente de remplacer la persuasion par la force. Tant que le débat est possible, une société ouverte fait d’abord confiance à la raison, à la critique et à l’opinion publique. Lorsque la coercition apparaît, elle peut défendre ses règles sans abandonner les principes qu’elle entend préserver.