Libéralisme et société ouverte : ce qui les unit et ce qui les distingue

Une société ouverte protège la critique et la correction pacifique des erreurs. Le libéralisme apporte des droits et des institutions pour que cette ouverture ne dépende pas de la bonne volonté du pouvoir.

Daniel Sardá · Publié: · 8 min de lecture

Une société peut organiser des élections tout en fermant l’espace dans lequel ses citoyens débattent, enquêtent et amènent le pouvoir à se corriger. Les urnes et les majorités peuvent être présentes, mais la protection de celui qui critique une politique ou publie des informations contredisant la version officielle peut rester faible. C’est pourquoi parler de libéralisme et de société ouverte exige davantage qu’une liste de valeurs démocratiques.

Les deux concepts se renforcent, mais ne sont pas synonymes. La société ouverte désigne une forme de coexistence et des institutions dans lesquelles les idées et les décisions publiques peuvent être soumises à la critique et à la révision. Le libéralisme est une tradition politique qui place au centre les libertés individuelles, le gouvernement limité et les règles qui freinent l’arbitraire. Ensemble, ils apportent une réponse à une question pratique : comment une communauté peut-elle changer de cap sans devoir réduire au silence ou détruire ceux qui expriment leur désaccord ?

Idée clé : une société ouverte n’est pas une société sans conflits ; c’est une société capable de les traiter sans transformer le désaccord en hostilité politique.

La société ouverte : corriger les erreurs sans violence

Le concept est étroitement associé à Karl Popper et à La Société ouverte et ses ennemis, publiée pour la première fois en 1945. Son objectif n’était pas de concevoir une communauté sans certitudes, mais de remettre en question les doctrines qui présentent l’histoire, la nation ou une classe sociale comme porteuses d’un destin auquel les autres doivent obéir.

L’intuition de Popper part du faillibilisme : les personnes peuvent se tromper, même lorsqu’elles agissent avec conviction et de bonne foi. Cette idée, que Popper développe dans sa philosophie de la connaissance, a une conséquence politique importante. Si personne ne possède une vérité définitive sur la manière dont toute la société doit vivre, les institutions doivent permettre d’examiner les décisions, de signaler les défaillances et de rectifier.

Cela ne revient pas à un scepticisme total. Qu’une affirmation puisse être révisée ne signifie pas que toutes les affirmations se valent ni qu’il soit impossible de distinguer les éléments probants de la propagande. L’ouverture exige un débat argumenté, la confrontation des faits et la disposition à changer d’avis lorsque la critique révèle une erreur. Le pluralisme protège l’existence des désaccords ; le relativisme, à l’inverse, renoncerait à en discuter à partir de critères partagés.

En politique, cette différence devient concrète. Une presse qui enquête sur le gouvernement, un groupe d’habitants qui conteste une mesure et une opposition qui peut disputer le pouvoir ne garantissent pas des décisions parfaites. Ils créent toutefois des voies pour repérer les abus et remplacer les politiques ou les autorités sans recourir à la violence.

Ce que le libéralisme apporte à cette ouverture

L’ouverture ne repose pas uniquement sur une culture de la tolérance. Elle dépend de droits et d’institutions qui ne soient pas à la merci des intérêts d’une majorité temporaire. C’est là qu’apparaît son affinité avec le libéralisme.

Au sens large, le libéralisme lie la liberté individuelle au constitutionnalisme, à l’État de droit et aux libertés civiles et politiques. Il ne demande pas que tous partagent une vision morale, religieuse ou économique ; il exige qu’ils puissent défendre leurs convictions dans un cadre de règles générales qui protègent aussi leurs adversaires.

La liberté d’expression permet de remettre en question une thèse erronée et d’entendre une dénonciation portée par une minorité. La liberté d’association donne aux personnes les moyens d’organiser une critique. L’indépendance de la justice et les garanties procédurales limitent la capacité des autorités à punir sélectivement leurs opposants. Et l’égalité devant la loi empêche le pouvoir de transformer son désaccord avec une personne en exception juridique.

Ces garanties expliquent pourquoi le libéralisme institutionnel n’est pas un ornement procédural. Les règles comptent parce qu’elles répartissent et limitent le pouvoir de décider pour autrui. Une société ouverte a besoin que la critique puisse avoir des conséquences publiques sans que son auteur dépende de l’indulgence du gouvernant.

Idée clé : le droit d’exprimer son désaccord est plus solide lorsqu’il repose sur des normes que l’on peut également invoquer contre le gouvernant, et non sur une promesse de sa part.

Les institutions qui rendent une société ouverte reconnaissable

Aucun catalogue n’épuise le concept et les institutions ne fonctionnent pas non plus de manière automatique. Mais certaines garanties révèlent si une société peut se remettre en question.

État de droit. Les autorités doivent agir dans le cadre de normes publiques et d’application générale, avec des contrôles face aux décisions arbitraires. Si la loi change pour punir quelqu’un qui critique ou pour favoriser un allié, la possibilité d’amener le pouvoir à se corriger s’affaiblit.

Liberté d’expression et d’information. Critiquer une politique ne suffit pas si l’on ne peut pas accéder aux informations nécessaires pour évaluer ses effets. La diversité des voix n’élimine pas l’erreur, mais elle réduit la possibilité qu’une seule version devienne intouchable.

Association et société civile. Syndicats, universités, associations de quartier, communautés religieuses, entreprises et médias indépendants permettent de coopérer et de défendre des intérêts divers. La coopération volontaire ne résout pas tous les conflits, mais elle offre des espaces d’action qui ne dépendent pas d’un ordre central.

Opposition et alternance réelles. Une opposition légale, qui peut s’organiser et participer à la compétition politique, fait du changement d’autorités une solution pacifique. Le vote ne suffit pas : il faut que les conditions permettent de contester le pouvoir en place, de compter les voix avec des garanties et d’accepter le résultat.

Aucun de ces éléments ne suffit à lui seul. Une constitution peut promettre des libertés qui sont niées en pratique ; une presse formellement privée peut être exposée à des pressions arbitraires. La société ouverte est donc une exigence institutionnelle et culturelle : des règles dont le respect peut être exigé, des citoyens disposés à s’en servir et des autorités qui ne peuvent pas se déclarer les arbitres définitifs de la vérité.

Pourquoi voter ne suffit pas

La démocratie électorale répond à une question indispensable : comment désigner et remplacer les gouvernants sans violence. Mais le gouvernement de la majorité n’autorise pas une majorité à supprimer les droits qui rendent le désaccord possible. Si une élection autorise la censure des voix critiques, la persécution des associations ou la concentration illimitée du pouvoir, la procédure démocratique perd les conditions qui lui permettent de corriger ses propres erreurs.

La relation entre démocratie et société ouverte est donc celle d’un soutien possible, et non d’une identité. Des élections concurrentielles peuvent contribuer à l’ouverture ; à elles seules, elles n’en prouvent pas l’existence. Le critère pertinent est plus exigeant : les citoyens peuvent-ils remettre en question ceux qui gouvernent, demander des raisons, saisir des institutions indépendantes et promouvoir une autre option ?

Avertissement : la règle de la majorité tranche de nombreuses controverses ; elle ne rend pas la majorité propriétaire de la conscience, de la parole ou des droits de la minorité.

Libéralisme, capitalisme et néolibéralisme ne désignent pas non plus la même chose

Une autre confusion fréquente réduit le libéralisme à une défense automatique du capitalisme ou l’identifie sans nuance au néolibéralisme. Ces débats sont liés, mais distincts.

Le capitalisme désigne, en termes généraux, un ordre économique caractérisé par la propriété privée, les échanges et l’activité entrepreneuriale. Il peut favoriser des espaces d’indépendance face au pouvoir politique, mais un marché ne garantit pas à lui seul la liberté d’expression, l’indépendance des juges ou l’égalité de traitement devant la loi. Une économie avec des échanges privés peut coexister avec des contrôles politiques qui rendent la critique très coûteuse.

Le « néolibéralisme », quant à lui, désigne des courants, des périodes et des controverses des XXe et XXIe siècles ; son emploi est souvent polémique. Dans cet article, l’enjeu n’est pas de défendre un programme économique figé, mais de le distinguer de la question institutionnelle fondamentale : quelles limites empêchent une autorité, une majorité ou un groupe dominant de réduire les autres au silence ? Pour cette discussion précise, il peut être utile d’approfondir la différence entre libéralisme classique et néolibéralisme.

Cette prudence vaut aussi pour la lecture de Popper. Sa défense d’une société ouverte et d’une démocratie libérale ne fait pas automatiquement de lui le porte-parole d’une recette économique unique ou d’un laissez-faire sans conditions. Lui attribuer un programme aussi précis exigerait des éléments textuels supplémentaires.

L’ouverture ne signifie pas une tolérance sans limites

Une objection raisonnable consiste à demander si une société ouverte doit tolérer même ceux qui veulent supprimer toute liberté d’autrui. La réponse ne peut pas être que n’importe quel comportement se justifie par le seul fait d’exprimer une opinion. La violence, l’intimidation et la destruction des garanties qui permettent le désaccord portent atteinte aux conditions mêmes de l’ouverture.

Il ne s’ensuit pas pour autant que le pouvoir puisse censurer toute idée qu’il juge dangereuse. Les restrictions exigent des règles générales, des garanties procédurales, la possibilité de se défendre et un contrôle public. Sinon, l’exception créée pour protéger le pluralisme devient rapidement un instrument pour le persécuter.

L’équilibre ne consiste pas à éliminer les désaccords profonds. Il consiste à préserver un cadre dans lequel on peut en débattre, s’organiser autour d’eux et les résoudre sans qu’une partie revendique le droit de décider quelles opinions méritent d’exister.

Une boussole contre le monopole de la vérité

Le libéralisme et la société ouverte se rejoignent dans une discipline de modestie politique : le pouvoir doit pouvoir être critiqué parce qu’il peut se tromper, et les citoyens doivent pouvoir vivre et s’associer de différentes manières parce que personne n’a l’autorité nécessaire pour imposer aux autres une vérité totale.

Ce n’est ni une promesse d’harmonie ni une formule qui remplacerait une délibération difficile. C’est un critère pour évaluer les institutions et les décisions : là où la critique est punie, où l’opposition devient impossible ou où une majorité ne rencontre plus de limites, l’ouverture se réduit. Là où les personnes peuvent parler, s’organiser, contester et changer les autorités dans un cadre de règles communes, la société conserve de meilleurs moyens d’apprendre de ses erreurs.