Tolérance et droits : vivre ensemble sans exiger l’approbation
Vivre avec le désaccord exige de distinguer l’approbation des idées du respect des personnes. La tolérance aide ; les droits et leurs garanties protègent.
Daniel Sardá · Publié: · 7 min de lecture
Nous pouvons juger une croyance erronée et défendre la liberté de celui qui la soutient. Cette possibilité explique la relation entre tolérance et droits : la tolérance civique aide à vivre avec les différences ; les droits protègent les personnes même lorsque leurs convictions ne reçoivent pas l’approbation sociale.
Nous parlons ici de la tolérance comme d’une disposition à reconnaître l’autre comme une personne titulaire de droits, tout en conservant nos propres convictions. Non comme d’une permission que la majorité accorde et peut retirer lorsqu’elle se sent dérangée. La question pratique est de savoir comment maintenir un désaccord sans en faire une raison de soumettre celui qui pense autrement.
Tolérer, approuver et respecter sont des choses différentes
Approuver une idée signifie la juger favorablement. La tolérer suppose d’accepter qu’une autre personne puisse la soutenir, même lorsque nous la jugeons fausse ou préjudiciable. Respecter cette personne implique de reconnaître sa dignité et ses droits ; cela n’oblige pas à accorder la même validité à tous ses arguments.
L’UNESCO relie la tolérance à une attitude active de reconnaissance des droits d’autrui. Aux articles 1.2–1.4 de sa déclaration, elle précise que la pratiquer n’exige ni d’abandonner ses convictions personnelles ni de justifier des injustices. C’est une orientation qui permet de discuter avec fermeté sans réclamer d’obéissance intellectuelle. Déclaration de principes sur la tolérance.
Il convient de préciser ce que signifie le « respect » dans une discussion. S’il signifie écouter sans humilier et reconnaître la liberté de l’interlocuteur, il favorise l’échange. S’il sert à exiger que personne ne remette une doctrine en question, il transforme le respect de la personne en immunité pour les idées. Cette exigence empêcherait précisément le désaccord que la tolérance permet.
Il n’est pas non plus nécessaire de feindre l’indifférence. Nous pouvons avoir des raisons profondes de rejeter une position, les expliquer et tenter de persuader. La tolérance libérale prend son sens lorsqu’il existe une différence qui compte : être d’accord avec les autres met rarement à l’épreuve notre disposition à vivre ensemble.
Idée clé : Défendre les droits d’une personne ne certifie pas que ses idées soient vraies, bonnes ou convaincantes.
Les droits ne dépendent pas de la sympathie
Les articles 1, 2 et 7 de la Déclaration universelle affirment l’égalité en dignité et en droits, la jouissance de ces droits sans distinctions telles que la religion ou l’opinion politique, et l’égalité devant la loi. De ces principes découle une conclusion éditoriale : les droits ne sont pas une récompense pour être d’accord avec la majorité. Déclaration universelle des droits de l’homme.
Cette distinction est décisive pour les minorités et pour toute personne qui exprime un désaccord au sein de son propre groupe. Si la protection dépendait de l’acceptation, celui qui en aurait le plus besoin pourrait la perdre dès que ses voisins, ses dirigeants ou ses collègues cesseraient de l’approuver. Parler de droits individuels place la personne comme titulaire de cette protection.
Dans une perspective libérale classique, la liberté de conscience, l’égalité juridique et les limites à la coercition offrent des raisons de protéger celui qui exprime un désaccord. C’est une lecture du problème, et non une attribution exclusive : la reconnaissance des droits humains réunit des traditions et des fondements divers.
Reconnaître un droit et pouvoir l’exercer
La tolérance sociale et les garanties institutionnelles remplissent des fonctions complémentaires. Une disposition ouverte peut faciliter la coexistence au quotidien. Une garantie permet de réclamer une protection lorsque cette disposition fait défaut : il ne devrait pas être nécessaire de convaincre l’agresseur de nous apprécier pour obtenir une réponse institutionnelle.
L’article 2 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques exige des États parties des mesures pour donner effet aux droits et des recours utiles en cas de violation. À la différence de la Déclaration universelle, le Pacte est un traité. PIDCP, article 2.
Mais une obligation écrite ne démontre pas son respect. Il convient de distinguer trois plans : pourquoi nous défendons un droit, comment l’ordre juridique le reconnaît et si une personne parvient à l’exercer ou à le revendiquer. Un recours inaccessible peut laisser une protection sur le papier ; une société cordiale peut continuer à avoir besoin de contrôles contre les décisions arbitraires.
Idée clé : L’acceptation sociale peut faciliter l’exercice d’un droit ; les garanties doivent aussi servir lorsque cette acceptation fait défaut.
Les limites exigent plus qu’une étiquette
Qualifier quelqu’un d’« intolérant » peut exprimer un jugement moral, mais ne résout pas à soi seul ce qu’une autorité doit faire. Il faut identifier la conduite, le droit affecté et les raisons d’une éventuelle intervention. Une critique sévère, une expression offensante et une menace ne posent pas le même problème.
Le Comité des droits de l’homme explique que la liberté d’expression comprend même des expressions profondément offensantes. Il exige aussi que les restrictions aient une base légale, poursuivent une finalité admise et satisfassent aux exigences de nécessité et de proportionnalité : l’intervention doit être justifiée et ne pas dépasser ce qui est nécessaire. Ce sont des critères d’interprétation du Comité, et non un jugement sur toute controverse. Observation générale 34, paragraphes 11, 21–22 et 33–35.
Ainsi, se sentir offensé ne suffit pas à conclure qu’il convient d’interdire une expression. Invoquer la liberté ne suffit pas non plus à considérer tout préjudice comme réglé. L’analyse doit prendre en compte les propos, les circonstances et la mesure proposée, sans faire du malaise ou d’une étiquette politique une justification automatique.
L’article 20.2 du Pacte exige d’interdire par la loi l’appel à la haine nationale, raciale ou religieuse qui incite à la discrimination, à l’hostilité ou à la violence. Ce cas n’équivaut pas à n’importe quel commentaire blessant. PIDCP, article 20. Selon le Comité, cette interdiction doit aussi se conformer aux exigences de l’article 19 sur l’expression. Observation générale 34, paragraphes 50–52.
Une autre distinction est nécessaire. L’article 18 protège la liberté d’avoir ou d’adopter une religion ou des convictions sans subir de coercition. Son paragraphe 3 ne permet de limiter la manifestation de cette religion ou de ces convictions que par la loi et lorsque cela est nécessaire pour protéger la sécurité, l’ordre, la santé ou la morale publics, ou les droits et libertés fondamentaux d’autrui. PIDCP, article 18.
C’est pourquoi il ne convient pas de transposer mécaniquement les limites d’un droit à un autre. Ces normes internationales orientent l’analyse ; déterminer des conséquences juridiques concrètes exige de considérer l’ordre juridique applicable et les faits.
Deux situations pour reconnaître la différence
Les cas suivants sont hypothétiques. Ils servent à distinguer les conduites, sans leur attribuer une qualification pénale.
Contester une croyance ou empêcher sa pratique
Un voisin juge erronée la religion d’une autre famille. Il expose ses objections dans une conversation et refuse une invitation à participer à une cérémonie. Il y a désaccord, mais aucun de ces gestes n’exige que la famille abandonne ses croyances.
Supposons maintenant qu’il bloque par la force l’entrée d’une réunion religieuse pacifique pour les obliger à y renoncer. Le problème change : il tente d’empêcher une pratique par la coercition. Décrire la situation comme une différence d’opinions ne suffit plus.
La réponse ne consiste pas non plus à obliger le voisin à admirer cette religion. Le critère est de protéger la liberté en cause et d’examiner la conduite concrète, tout en conservant une place pour la critique et le rejet personnel.
Réfuter une opinion ou menacer pour faire taire
Dans un forum, une participante remet en cause une proposition politique et une autre répond en signalant des erreurs dans ses arguments. L’échange peut être inconfortable. La liberté d’expression protège la participation de toutes deux ; le soutien du public dépendra du caractère convaincant de leurs arguments.
Si l’une menace d’agresser l’autre pour qu’elle retire son opinion, une pression différente apparaît : la peur est utilisée pour obtenir le silence. Reconnaître cette différence ne détermine pas à soi seul une sanction ; cela indique en revanche pourquoi une protection et une évaluation des faits sont nécessaires, au lieu de demander simplement à toutes deux d’être plus tolérantes.
Idée clé : Face à un conflit, identifiez quelle conduite cherche à empêcher quelle liberté. Le mot « intolérance » ne remplace pas cet examen.
Une question utile avant de demander une restriction
Lorsqu’un désaccord devient une exigence d’interdiction, il convient de s’arrêter : quel droit est affecté, par quelle conduite et sur quel fondement propose-t-on d’intervenir ? Il faut ensuite examiner si la réponse protège ce droit sans en restreindre un autre de manière injustifiée.
La même question sert lorsque quelqu’un invoque la tolérance pour demander d’ignorer une menace. Vivre ensemble n’exige ni d’approuver toutes les idées ni de rester passif face à la coercition. Cela exige de pouvoir défendre sa propre conviction tout en reconnaissant celui qui la rejette comme une personne dont la liberté mérite aussi protection.