Ce qu’est le constitutionnalisme et pourquoi une constitution ne suffit pas
Une constitution peut organiser le pouvoir ; le constitutionnalisme exige, en outre, que ce pouvoir ait des limites réelles que l’on puisse faire respecter.
Daniel Sardá · Publié: · 8 min de lecture
Toute société dotée d’une constitution ne vit pas nécessairement sous un ordre constitutionnel au sens fort. Un texte peut créer des fonctions, répartir les attributions et énumérer des droits ; il en va autrement de savoir si ceux qui exercent le pouvoir sont réellement tenus par ces règles et peuvent être contrôlés lorsqu’ils les enfreignent.
Cette différence est au cœur du constitutionnalisme. Plus qu’un document, c’est une doctrine et une pratique : l’autorité publique doit être juridiquement limitée, et ces limites doivent compter même lorsqu’elles gênent le gouvernement en place ou une majorité de circonstance.
Idée clé : une constitution organise le pouvoir ; le constitutionnalisme cherche à empêcher le pouvoir d’utiliser cette organisation pour se placer au-dessus des règles.
Constitutionnalisme : le pouvoir soumis à des règles contraignantes
Dans son acception habituelle, le constitutionnalisme soutient que le pouvoir politique n’est pas légitime du seul fait qu’il existe, qu’il suit une coutume ou qu’il a été élu. Il doit aussi agir dans le cadre de compétences définies, respecter les procédures et reconnaître des espaces de liberté qu’il ne peut pas modifier à sa guise.
C’est pourquoi une constitution écrite ne suffit pas à elle seule. Elle peut constituer un cadre précieux, mais son efficacité dépend du caractère public, contraignant et opposable de ses limites. Si une autorité peut les réinterpréter ou les ignorer sans conséquence, le texte conserve une valeur symbolique, mais perd une grande partie de sa fonction de frein au pouvoir.
Cela n’exige pas un modèle unique. Les pays diffèrent dans leur manière de répartir les compétences, de protéger les droits ou de contrôler les lois. Le point commun est plus simple : personne exerçant un pouvoir public ne devrait être le juge exclusif des limites auxquelles il est soumis.
Le terme a également une acception historique propre au Mexique : il peut désigner le mouvement dirigé par Venustiano Carranza pendant la Révolution mexicaine. Cet emploi n’est pas le sujet du présent article, qui porte sur le concept politique et juridique général.
Constitution, droit constitutionnel et ordre constitutionnel ne sont pas la même chose
Il convient de distinguer des concepts proches que l’on confond souvent.
Une constitution est l’ensemble des normes fondamentales — souvent réunies dans un texte — qui organise les institutions, les compétences et les procédures. Elle peut définir la manière dont un gouvernement est élu, dont les lois sont adoptées ou les droits qui sont reconnus.
Le constitutionnalisme est l’idée que ce cadre doit limiter le pouvoir de manière significative. Il ne demande pas seulement comment l’État est organisé, mais aussi ce qui lui est interdit et comment faire respecter cette interdiction.
Le droit constitutionnel est, quant à lui, une discipline juridique : il étudie, interprète et applique les normes constitutionnelles. Il peut décrire un ordre existant sans affirmer que cet ordre limite suffisamment le pouvoir. Un ordre constitutionnel est la structure effective des institutions et des normes qui fonctionne sous une constitution ; il ne mérite pas non plus automatiquement le qualificatif de constitutionnaliste.
Cette distinction est importante, car elle évite d’employer « constitutionnel » comme un éloge. Une règle peut être formellement inscrite dans une constitution tout en élargissant le pouvoir discrétionnaire d’une autorité ou en laissant les personnes sans protection effective.
Ce qui fait d’une limite davantage qu’une promesse
Les limites constitutionnelles peuvent concerner les droits, les procédures ou les compétences. Leur fonction est de réduire l’arbitraire : faire en sorte qu’une décision publique dépende de règles connues, et pas seulement de la préférence de celui qui commande.
Dans la pratique, cet objectif repose généralement sur plusieurs éléments institutionnels :
- Suprématie constitutionnelle : les normes et les actes inférieurs doivent être compatibles avec le cadre constitutionnel applicable.
- Droits et garanties : certains intérêts et certaines libertés bénéficient d’une protection face aux décisions publiques, ainsi que de voies permettant de les faire valoir.
- Répartition des fonctions : attribuer des prérogatives distinctes à différents organes rend plus difficile la concentration de toutes les décisions dans une seule instance.
- Contrôles et voies de recours : des procédures de réexamen, de mise en jeu de la responsabilité ou de contestation permettent de remettre en cause les actes qui excèdent une compétence ou portent atteinte à une garantie.
La séparation des pouvoirs illustre cette logique, sans toutefois épuiser le constitutionnalisme. Séparer les fonctions législatives, exécutives et judiciaires vise à rendre plus difficile l’accumulation de l’autorité en un seul centre. Mais une séparation nominale ne suffit pas non plus : elle nécessite des prérogatives définies, des incitations à les exercer et des conditions permettant aux contrôles de ne pas être purement décoratifs. L’explication plus détaillée de ces mécanismes relève du contrôle de constitutionnalité.
Idée clé : une limite constitutionnelle ne consiste pas seulement à interdire quelque chose : elle a besoin d’institutions et de procédures capables de donner à cette interdiction une portée dans des cas concrets.
Ce que l’on appelle la rigidité constitutionnelle peut contribuer à cette fonction en rendant plus difficile, pour les pouvoirs ordinaires, la modification des règles qui les restreignent. Ce n’est toutefois pas une garantie automatique. Une révision difficile peut protéger les droits contre des impulsions passagères, mais elle peut aussi maintenir des règles défectueuses ; sa valeur dépend de l’ensemble institutionnel et des possibilités de correction prévues.
Légalité, démocratie et suprématie : des rapports à ne pas confondre
Agir conformément à une loi en vigueur ne résout pas à lui seul la question constitutionnelle. La légalité exige qu’une autorité suive les règles applicables ; la suprématie constitutionnelle ajoute une question : cette règle inférieure, ou l’acte accompli sur son fondement, est-il compatible avec la norme supérieure ?
Par exemple, une loi peut avoir été adoptée selon la procédure législative ordinaire et soulever malgré tout un problème constitutionnel si elle empiète sur une compétence réservée, méconnaît une garantie ou contredit une exigence procédurale. Le constitutionnalisme ne permet pas de répondre à cette objection par un simple « la loi a été votée ».
Il en va de même pour la démocratie. La démocratie répond principalement à la question de savoir qui décide et selon quelles procédures de participation ou de représentation. Le constitutionnalisme ajoute des limites à ce qui peut être décidé sans autre considération. Il ne nie pas la valeur de la décision majoritaire ; il refuse qu’une majorité momentanée rende n’importe quelle décision légitime par le seul décompte des voix.
Dans une perspective libérale classique, cette prudence protège un espace pour la vie, les projets et les décisions des personnes qui ne contrôlent pas le gouvernement et ne font pas partie de la majorité. Des règles générales, des droits individuels et des pouvoirs divisés peuvent contenir l’arbitraire. Mais il serait exagéré d’en conclure que tout régime se disant constitutionnel garantit la liberté : les normes doivent être interprétées, appliquées et défendues par les institutions et les citoyens.
Idée clé : la démocratie peut être à l’origine d’une décision ; le constitutionnalisme demande si cette décision a respecté les limites qui rendent le gouvernement compatible avec les droits et les compétences établis.
Qui contrôle ceux qui contrôlent ?
Le problème ne disparaît pas avec la création d’un tribunal ou d’une voie de réexamen. Le contrôle de constitutionnalité peut contenir les abus, mais il ouvre aussi un débat légitime sur le poids de juges non élus face aux organes représentatifs. Aucune formule n’est exempte de tensions : l’indépendance, l’accès des personnes concernées, la qualité des décisions et l’exécution de ce qui a été décidé importent.
Il convient donc d’éviter deux simplifications. La première affirme que tout tribunal défend les droits ; ce n’est pas toujours le cas. La seconde soutient que tout contrôle juridictionnel équivaut à un gouvernement des juges ; ce n’est pas davantage le cas. La question constitutionnelle consiste précisément à concevoir des contrôles qui ne laissent pas le pouvoir sans frein et ne transforment pas un contrôleur en autorité illimitée.
L’effectivité dépend aussi des habitudes institutionnelles. Lorsque les fonctionnaires exécutent les décisions qui leur sont défavorables, que les personnes peuvent faire valoir leurs droits et que les organes se surveillent mutuellement, une constitution a davantage de chances de fonctionner comme une norme. Lorsque les contrôles sont sous emprise ou que les voies de recours sont inaccessibles, le langage constitutionnel peut survivre sans limiter réellement le pouvoir.
Une règle de fond pour évaluer le pouvoir
Le constitutionnalisme n’est ni une étiquette servant à célébrer n’importe quel texte fondamental ni une promesse de bons résultats politiques. C’est un critère pour examiner le pouvoir : ce qu’il peut faire, selon quelles règles, avec quels contrôles et de quels recours une personne dispose lorsque ces limites sont méconnues.
Ce regard conduit à des questions plus utiles que la simple existence d’une constitution : les compétences sont-elles claires ? Peut-on faire valoir les droits ? Existe-t-il un réexamen des décisions publiques ? Les contrôles peuvent-ils agir face au pouvoir ? C’est là que commence un gouvernement constitutionnel digne de ce nom.
Pour explorer un courant particulier qui relie ces limites à la liberté individuelle et au gouvernement limité, on peut poursuivre avec le constitutionnalisme libéral. Pour le rôle des garanties et la possibilité de les faire respecter, le constitutionnalisme garantiste constitue une lecture utile.
Sources consultées
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Constitutionnalisme ».
- Diccionario del español de México, « constitucionalismo ».
- National Constitution Center, « Séparation des pouvoirs et fédéralisme ».