Ce qu’est l’arbitraire de l’État et pourquoi il menace l’État de droit
L’arbitraire de l’État apparaît lorsque la puissance publique agit selon sa volonté, son caprice ou des raisons insuffisantes, au lieu de se soumettre à des règles, des limites et des contrôles.
Daniel Sardá · Publié: · 10 min de lecture
L’arbitraire de l’État apparaît lorsque la puissance publique agit comme une volonté personnelle : elle décide, sanctionne, autorise, interdit ou poursuit sans raisons suffisantes, sans limites claires ou sans véritables contrôles. Il ne s’agit pas simplement d’une mauvaise décision du gouvernement. C’est une manière d’exercer l’autorité qui fait dépendre le citoyen du jugement changeant de celui qui commande.
La question centrale est simple : l’État agit-il selon des règles connues ou en fonction de sa convenance, de son caprice, de pressions politiques ou du favoritisme ?
Cette différence sous-tend une grande partie de l’État de droit. Lorsque le pouvoir est soumis à des normes générales, à des raisons publiques et à un contrôle indépendant, le citoyen dispose d’une base pour organiser sa vie. Lorsque le pouvoir agit arbitrairement, la loi cesse d’être une protection et devient une source d’incertitude.
En termes simples : il y a arbitraire de l’État lorsque l’autorité publique utilise son pouvoir sans justification juridique et rationnelle suffisante, ou sans limites permettant de contester sa décision.
Ce que signifie l’arbitraire de l’État
Le Dictionnaire panhispanique de l’espagnol juridique de la RAE définit l’arbitraire comme une conduite contraire à la justice, à la raison ou aux lois, dictée par la volonté ou le caprice, sans raisonnement suffisant. L’idée commune est claire : l’arbitraire n’est pas guidé par des règles raisonnables, mais par une volonté qui ne s’explique pas ou ne reconnaît pas de limites.
À l’échelle de l’État, le problème devient plus grave, car l’autorité publique ne se contente pas d’émettre des opinions. Elle peut infliger des amendes, fermer des établissements, arrêter, exproprier, refuser des autorisations, prélever des impôts, inspecter, réglementer, juger ou recourir à la force publique.
C’est pourquoi l’arbitraire de l’État ne doit pas être assimilé à toute erreur administrative. Un service peut se tromper, un tribunal peut mal interpréter une norme ou une politique publique peut se révéler inefficace. Ces situations peuvent être critiquables, mais elles ne sont pas toujours arbitraires.
L’arbitraire apparaît lorsque l’action de la puissance publique présente l’une de ces caractéristiques :
- Une base juridique claire fait défaut.
- La décision ne fournit pas de raisons suffisantes.
- Des cas semblables reçoivent des traitements différents sans justification.
- L’autorité utilise une compétence à une fin autre que celle prévue.
- La mesure est disproportionnée par rapport à l’objectif annoncé.
- Le citoyen ne dispose pas de véritables voies de recours contre la décision.
L’enjeu n’est pas que toute décision de l’État doive plaire à tout le monde. Il est que l’autorité doit pouvoir expliquer pourquoi elle agit, en vertu de quelle norme elle agit et devant quelle instance elle peut être contrôlée.
L’arbitraire ne se confond pas avec le pouvoir discrétionnaire
Une confusion fréquente consiste à croire que tout pouvoir discrétionnaire est arbitraire. Ce n’est pas le cas.
Les lois ne peuvent pas prévoir chaque situation concrète. De nombreuses institutions ont donc besoin d’une certaine marge d’appréciation : un fonctionnaire qui examine une demande, un juge qui apprécie des preuves, un régulateur qui applique des critères techniques ou une autorité qui choisit entre plusieurs mesures autorisées par la loi.
Ce pouvoir discrétionnaire peut être légitime s’il remplit des conditions minimales :
- Il est autorisé par une norme.
- Il poursuit une finalité publique définie.
- Il s’appuie sur des faits et des critères pertinents.
- Il fournit des raisons compréhensibles.
- Il respecte l’égalité, la proportionnalité et les garanties procédurales.
- Il peut faire l’objet d’un contrôle par une instance indépendante.
La différence compte. Sans pouvoir discrétionnaire, l’administration publique pourrait devenir mécanique et incapable de répondre à des cas complexes. Mais sans limites, ce pouvoir se transforme en pouvoir personnel.
Un exemple simple : une autorité peut disposer d’une marge d’appréciation pour déterminer si un établissement respecte les exigences de sécurité. Ce n’est pas arbitraire si elle applique des critères publics, examine les preuves et permet à l’intéressé de se défendre. Cela le devient si elle ferme certains établissements et en épargne d’autres par amitié, sous la pression politique ou par animosité, sans expliquer ses raisons.
Pourquoi l’État de droit rejette l’arbitraire
L’État de droit ne signifie pas simplement qu’il existe des lois. Il signifie que le pouvoir est lui aussi soumis à la loi.
Les Nations unies décrivent l’État de droit comme un principe de gouvernance dans lequel les personnes, les institutions et les entités, y compris l’État lui-même, sont soumises à des lois publiques, appliquées de manière égale et interprétées par une justice indépendante. Cette idée comprend la légalité, l’égalité devant la loi (Lecture en espagnol), la séparation des pouvoirs, la sécurité juridique, la transparence des procédures et la prévention de l’arbitraire.
Le World Justice Project la résume en quatre principes : obligation de rendre des comptes, lois justes, gouvernement ouvert et justice accessible et impartiale. La Commission de Venise, dans sa liste des critères de l’État de droit, met en avant des éléments tels que la légalité, la sécurité juridique, la prévention des abus de pouvoir, l’égalité devant la loi et l’accès à la justice.
Toutes ces formulations renvoient à une même intuition institutionnelle : le citoyen ne doit pas être soumis à la seule volonté du pouvoir.
Un pouvoir non arbitraire a besoin de règles avant d’agir, de raisons au moment de décider et de contrôles après la décision. Sans ces trois éléments, l’autorité peut transformer la loi en instrument sélectif.
Comment le reconnaître dans la vie publique
L’arbitraire de l’État peut apparaître dans différents domaines. Il ne prend pas toujours la forme d’abus spectaculaires. Il intervient parfois dans les démarches, les autorisations, les inspections, les sanctions ou les silences de l’administration.
Voici quelques signes concrets :
- Des autorisations imprévisibles. Un citoyen remplit les conditions, mais l’autorité approuve ou rejette sa demande en fonction de sa proximité politique, de pressions informelles ou d’un paiement officieux.
- Des sanctions sélectives. Le même comportement est sanctionné dans certains cas et ignoré dans d’autres, sans critère public.
- Des changements de règles sans transition. Une activité autorisée hier est sanctionnée aujourd’hui sans préavis raisonnable ni base claire.
- Des décisions non motivées. L’autorité porte atteinte à des droits ou à des biens sans expliquer les faits, les normes et les raisons.
- Des procédures fermées. La personne concernée ne peut pas présenter de preuves, consulter le dossier ou saisir un juge indépendant.
- L’utilisation politique de compétences légales. Une norme générale est appliquée pour récompenser des alliés ou punir des adversaires.
Ces situations ne touchent pas seulement des dossiers. Elles affectent la confiance élémentaire qui permet de vivre sous des règles communes.
Lorsqu’une personne ne sait pas si son autorisation dépendra de conditions publiques ou de favoritismes, elle cesse d’investir avec assurance. Lorsqu’une organisation de la société civile ne sait pas si une inspection sera technique ou intimidante, elle s’autocensure. Lorsqu’un propriétaire ne sait pas si son titre sera respecté, la propriété privée perd une partie de sa fonction protectrice.
Pourquoi il menace la liberté
Du point de vue du libéralisme classique, l’arbitraire de l’État est préoccupant parce qu’il transforme la coercition étatique en domination. L’État peut contraindre, interdire et sanctionner. Cette capacité peut être nécessaire pour protéger les droits, mais elle devient dangereuse lorsqu’elle n’est pas soumise à des règles générales.
La liberté ne dépend pas seulement de la promesse du pouvoir d’agir correctement. Elle dépend de l’existence de limites institutionnelles qui fonctionnent même lorsque le pouvoir est incité à commettre des abus.
La conséquence pratique est la suivante : si les règles changent selon la volonté de l’autorité, personne ne peut faire de projets avec confiance.
Cela touche plusieurs dimensions de la vie sociale :
- La liberté individuelle. La personne modère son comportement par crainte de décisions imprévisibles.
- Les droits individuels. La protection des droits individuels (Lecture en espagnol) devient sélective si elle dépend des sympathies officielles.
- La propriété. Les biens perdent leur sécurité lorsque les autorisations, les enregistrements, les expropriations ou les sanctions relèvent d’un pouvoir discrétionnaire sans contrôle.
- Les marchés. L’investissement et l’échange ont besoin de règles générales (Lecture en espagnol), et non de faveurs accordées au cas par cas.
- La société civile. Les associations, les médias, les Églises, les syndicats et les organisations de quartier ont besoin de savoir que l’autorité ne peut pas les punir parce qu’ils dérangent.
L’arbitraire n’est donc pas un sujet réservé aux juristes. C’est une question quotidienne : il détermine si la vie commune s’organise autour de règles publiques ou de la peur du fonctionnaire en place.
Quelles institutions le réduisent
Aucune institution n’élimine entièrement le risque d’arbitraire. Tout système politique peut échouer. Mais certaines règles réduisent la marge dont dispose l’autorité pour agir comme si le pouvoir lui appartenait.
Les plus importantes sont les suivantes :
- La légalité. L’autorité ne peut agir que dans le cadre de compétences définies.
- La motivation des décisions. Les actes qui touchent des droits doivent expliquer les faits, les normes et les raisons.
- La sécurité juridique. Les règles doivent être publiques, relativement stables et compréhensibles.
- L’égalité devant la loi. Des cas semblables doivent recevoir un traitement semblable, sauf justification raisonnable.
- Les garanties procédurales. La personne concernée doit pouvoir connaître les griefs qui lui sont reprochés, présenter sa défense et exercer un recours.
- La transparence. Les critères de décision ne doivent pas rester cachés dans une boîte noire bureaucratique.
- La séparation des pouvoirs. Aucun organe ne doit concentrer sans contrôle la capacité de légiférer, d’exécuter et de juger.
- Une justice indépendante. Les citoyens ont besoin d’une instance capable de contrôler les abus sans obéir au pouvoir politique.
Ces conditions relient l’arbitraire de l’État à l’État limité et au gouvernement limité. Limiter le pouvoir ne signifie pas empêcher toute action publique. Cela signifie l’obliger à fonctionner selon des règles qui protègent le citoyen.
Les confusions à éviter
L’arbitraire de l’État est souvent mêlé à des notions voisines. Il convient de les distinguer pour ne ni exagérer ni minimiser le problème.
Une décision impopulaire n’est pas toujours arbitraire
Une politique peut être coûteuse, discutable ou impopulaire sans être arbitraire. Si elle a été adoptée dans le cadre de compétences légales, avec des raisons publiques, des procédures ouvertes et une possibilité de contrôle, la critique doit porter sur son contenu, pas nécessairement sur son caractère arbitraire.
Une décision légale peut être arbitraire dans son application
L’inverse se produit aussi. Une autorité peut invoquer une norme valide et l’appliquer de manière capricieuse, sélective ou disproportionnée. Dans ce cas, le problème ne réside pas seulement dans l’existence d’une loi, mais dans l’utilisation concrète du pouvoir.
Le pouvoir discrétionnaire doit avoir des limites
La marge d’appréciation peut être nécessaire. Mais si cette marge n’exige ni motivation, ni critères, ni proportionnalité, ni contrôle, elle cesse de relever de l’appréciation administrative et se rapproche du pouvoir personnel.
C’est l’une des défaillances de l’État les plus dommageables : l’institution existe pour appliquer des règles communes, mais finit par produire de l’incertitude, des privilèges et de la dépendance.
L’idée de fond
L’arbitraire de l’État est incompatible avec une société libre parce qu’il remplace les règles par la volonté. Là où règne l’arbitraire, le citoyen ne sait pas si ses droits seront respectés, si ses contrats seront protégés, si sa propriété sera en sécurité ou si une critique légitime sera traitée comme une menace.
Le remède n’est pas de faire confiance à des gouvernants vertueux. Il n’est pas non plus de nier que toute autorité ait besoin d’une certaine marge de décision. Le remède institutionnel est plus exigeant : des lois publiques, des compétences limitées, des décisions motivées, l’égalité devant la loi, des garanties procédurales, une justice indépendante et des contrôles effectifs.
Idée clé : la puissance publique n’est compatible avec la liberté que lorsqu’il est possible de la connaître, de la limiter, d’en expliquer l’exercice et de la contrôler.
Une communauté politique peut avoir de nombreuses lois et rester arbitraire. Ce qui compte, c’est de savoir si ces lois protègent l’individu contre le pouvoir ou si elles permettent au pouvoir de traiter l’individu comme un élément à sa disposition.
L’arbitraire de l’État n’est donc pas un détail technique. C’est une épreuve fondamentale pour l’État de droit.