Tolérance et vérité : vivre ensemble sans renoncer à ses convictions

Tolérer ne signifie ni approuver toutes les idées ni renoncer à la vérité. Cela signifie répondre au désaccord par des raisons, et non par la coercition.

Daniel Sardá · Publié: · 7 min de lecture

La tolérance n’exige pas d’affirmer que toutes les idées sont vraies. Elle exige quelque chose de plus précis et souvent de plus difficile : permettre à une personne de soutenir et d’exprimer une conviction que nous jugeons erronée, à condition qu’elle ne porte pas atteinte aux droits des autres. Celui qui tolère peut exprimer son désaccord, argumenter et tenter de persuader. Ce qu’il refuse, c’est de transformer sa certitude en autorisation de contraindre.

Cette distinction résout une contradiction apparente. Si personne ne pouvait défendre une idée comme vraie, la tolérance perdrait son sens : il n’y aurait pas de désaccords réels à tolérer. Et si la conviction autorisait à elle seule à imposer une doctrine, la coexistence entre personnes de croyances différentes serait impossible. Tolérance et vérité peuvent coexister parce qu’elles relèvent de plans différents : l’une concerne la manière dont nous traitons le désaccord ; l’autre, ce que nous jugeons vrai.

Idée clé : Tolérer une idée n’est pas l’approuver. C’est renoncer à la coercition comme réponse au simple désaccord.

Tolérer, ce n’est ni approuver, ni se taire, ni être indifférent

La tolérance présuppose une distance critique. Nous ne tolérons que ce que, pour une raison quelconque, nous désapprouvons ou croyons erroné. Si nous acceptons une position comme correcte, nous n’avons pas besoin de la tolérer : nous sommes simplement d’accord avec elle.

Nous ne devons pas non plus confondre tolérance et respect intellectuel. Toute personne mérite un traitement compatible avec sa dignité et ses droits, mais toute affirmation ne mérite pas la même considération. Une idée peut être mal raisonnée, contredire les éléments de preuve ou susciter le rejet. Protéger le droit de l’exprimer n’oblige ni à en faire l’éloge, ni à la diffuser, ni à la laisser sans réponse.

Il en va de même pour l’indifférence. Celui pour qui rien ne compte laisse facilement passer n’importe quelle opinion. La tolérance commence, en revanche, lorsque le désaccord compte et que l’on choisit malgré tout la conversation, la critique ou la coexistence pacifique plutôt que la force. C’est pourquoi elle peut exiger plus de fermeté morale que le simple évitement du conflit.

Le pluralisme n’équivaut pas davantage au relativisme. Une société pluraliste reconnaît que ses membres soutiennent des doctrines religieuses, morales et philosophiques incompatibles entre elles. Le relativisme soutient, dans l’une de ses versions, qu’il n’existe aucun critère de vérité valable au-delà de chaque perspective. Le premier décrit une réalité sociale et propose une forme de coexistence ; le second est une thèse philosophique distincte. Accepter la pluralité n’oblige pas à l’adopter.

Conviction sans infaillibilité

Nous pouvons avoir de bonnes raisons de croire que quelque chose est vrai sans nous attribuer l’infaillibilité. Cette modestie intellectuelle ne vide pas nos convictions de leur substance ; elle reconnaît que notre connaissance peut être incomplète, que nous pouvons mal interpréter les éléments de preuve ou qu’une autre personne peut apercevoir une partie du problème que nous avons négligée.

John Stuart Mill a soutenu au chapitre II de [De la liberté](https://www.gutenberg.org/files/34901/34901-h/34901-h.htm) que faire taire une opinion revient à s’arroger une certitude que les êtres humains ne possèdent pas. Une opinion censurée pourrait se révéler vraie, contenir une part de vérité ou, même si elle était fausse, nous obliger à mieux comprendre les raisons de ce que nous croyons. Cela ne signifie pas que tout débat se termine bien ni que toutes les positions ont la même valeur. Cela signifie que la discussion ouverte offre des possibilités de correction que l’imposition supprime.

Pensons à deux personnes en désaccord sur une doctrine religieuse. Chacune peut considérer sa propre croyance comme vraie, expliquer ses raisons et questionner les arguments de l’autre. La tolérance ne leur demande ni de construire une foi intermédiaire ni de feindre un accord ; elle leur demande de reconnaître que la conscience d’autrui ne se transforme pas par les menaces. Il en va de même dans une controverse intellectuelle : réfuter une thèse exige des raisons et des éléments de preuve, et non le pouvoir d’empêcher qu’elle soit formulée.

Distinction utile : Défendre la vérité, c’est présenter des raisons susceptibles d’être examinées. Imposer une orthodoxie, c’est remplacer cet examen par un rapport de pouvoir.

La conscience ne se convainc pas par la force

Dans sa [Lettre sur la tolérance](https://oll-resources.s3.us-east-2.amazonaws.com/oll3/store/titles/2375/Locke_1560_EBk_v6.0.pdf), John Locke a distingué la persuasion religieuse de la force civile et soutenu que la coercition extérieure ne produit pas une foi authentique. Son argument est né dans un contexte religieux et comportait des limites historiques ; il ne faut donc pas le confondre avec une théorie contemporaine et complète des droits. Il conserve néanmoins une intuition forte : une autorité peut obtenir une obéissance visible, mais pas fabriquer une conviction intérieure.

De là découle une défense de la liberté de conscience. Une personne doit pouvoir examiner des croyances, les adopter, en changer ou les rejeter sans que la puissance publique lui dicte une orthodoxie. La Déclaration universelle des droits de l’homme et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques reconnaissent les libertés de pensée, de conscience, de religion, d’opinion et d’expression dans leurs articles 18 et 19. Ces garanties protègent l’espace où les convictions se forment et se communiquent, sans pour autant rendre toute manifestation ou conduite illimitée.

Il convient ici de distinguer deux plans. En tant que disposition morale, la tolérance oriente la manière dont nous traitons celui qui pense autrement : avec patience, raisons et volonté d’écouter. En tant que garantie juridique, elle limite ce que l’État peut punir ou imposer du seul fait d’une croyance ou d’une opinion. La première peut être généreuse ou mesquine ; la seconde doit se formuler par des règles générales qui protègent les droits et contiennent le pouvoir.

Cela n’oblige pas l’État à être indifférent à toute question morale. Cela lui impose une tâche plus précise : ne pas employer sa force pour décider quelle doctrine doit habiter la conscience de chaque citoyen. Il peut protéger l’ordre juridique sans devenir l’arbitre définitif de la vérité religieuse, philosophique ou scientifique. En ce sens, la tolérance libérale n’élimine pas les convictions publiques ; elle empêche que l’une d’elles obtienne un privilège coercitif au seul motif qu’elle domine les institutions.

Le désaccord a des limites différentes de celles du préjudice

La tolérance n’est pas une autorisation de se conduire n’importe comment. Exprimer une idée offensante ou erronée est une chose ; menacer, agresser, frauder ou contraindre en est une autre. La première situation pose un désaccord auquel il doit être possible de répondre par la liberté d’expression, y compris la critique. La seconde peut porter atteinte aux droits et justifier une réponse conforme à des lois générales.

La différence compte, car le mot « préjudice » peut s’étendre jusqu’à englober tout malaise. Entendre une opinion contraire peut indigner, déranger ou heurter des sensibilités, mais ces réactions ne sont pas, à elles seules, équivalentes à une menace ou à une agression. En même temps, qualifier une conduite d’« opinion » n’efface pas ses conséquences : la fraude ne devient pas tolérable parce qu’elle communique une croyance, et une menace ne cesse pas d’en être une parce qu’elle est formulée avec des mots.

Limite pratique : La critique combat les idées ; la loi répond aux conduites qui portent atteinte aux droits. Confondre ces deux tâches facilite aussi bien la censure que l’impunité.

Bien définir les limites à la coercition évite deux erreurs symétriques. La première consiste à censurer le désaccord parce qu’il est offensant. La seconde, à traiter toute restriction comme une persécution des idées, même lorsqu’elle répond à la violence, aux menaces ou à la fraude. Une société libre a besoin de critères qui prennent en compte la conduite et les droits affectés, et non la popularité d’une doctrine.

Une vérité qui peut être discutée

La relation entre tolérance et vérité ne se résout pas en rabaissant toutes les convictions au rang de préférences privées. Elle se résout en reconnaissant que la force ne démontre pas une proposition et qu’aucune autorité humaine n’est exempte d’erreur. Nous pouvons affirmer, réfuter et persuader avec fermeté tout en protégeant le droit des autres à en faire autant.

Cet équilibre est exigeant. Il demande à celui qui exprime un désaccord de supporter l’existence publique de l’erreur ; à celui qui parle d’accepter la critique ; et à l’État de protéger les droits sans instaurer une orthodoxie. Ainsi comprise, la tolérance n’est pas une trêve avec la vérité. C’est la discipline civique qui permet de la chercher sans donner à personne le pouvoir de l’imposer.

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