Propriété communautaire : définition et fonctionnement
La propriété communautaire ne signifie pas qu’une ressource n’a pas de propriétaire ni que chacun peut l’utiliser. Elle désigne une famille de modes d’organisation dans lesquels une communauté identifiable répartit les droits, fixe les règles et assume les responsabilités relatives à une ressource.
Daniel Sardá · Publié: · 9 min de lecture
La propriété communautaire est un régime dans lequel une communauté identifiable détient des droits sur une ressource et détermine qui peut y accéder, l’exploiter ou participer à sa gouvernance. Le mot décisif est « identifiable » : il ne s’agit pas de permettre à quiconque d’entrer et de prendre tout ce qu’il souhaite.
Prenons un pâturage. Qui peut y conduire des animaux ? Pendant quels mois ? Combien ? Qui surveille et que se passe-t-il si quelqu’un enfreint les règles ? Les réponses permettent de savoir s’il existe une institution communautaire opérationnelle ou simplement une ressource exposée au libre accès.
L’expression recouvre des modes d’organisation très différents. Elle peut concerner des terres, des forêts, des eaux ou des pêcheries ; s’appuyer sur la coutume, sur le droit formel ou sur les deux ; et associer des zones d’usage collectif à des parcelles familiales. Il convient donc d’examiner les droits et les règles plutôt que de se fier à l’étiquette.
Idée clé : la propriété communautaire ne signifie pas l’absence de propriété. Elle suppose une communauté délimitée, des droits identifiables et une certaine capacité à établir des règles et à les faire respecter.
Une communauté n’exerce pas un droit unique et indivisible
Dans le langage courant, nous demandons souvent qui est « le propriétaire ». Pourtant, la propriété fonctionne comme un faisceau de droits : plusieurs prérogatives peuvent être réunies entre les mains d’une personne ou réparties entre différents participants. Le cadre élaboré par Edella Schlager et Elinor Ostrom aide à les distinguer :
- Accès : entrer dans la zone ou accéder à la ressource.
- Prélèvement : retirer des unités, comme du bois, des poissons, de l’eau ou de l’herbe.
- Gestion : décider comment, quand et dans quelle quantité la ressource est exploitée.
- Exclusion : déterminer qui peut participer et à quelles conditions.
- Transfert : vendre ou louer des droits, en hériter ou les céder.
Une famille pourrait cultiver une parcelle de manière exclusive, tandis que tous les membres utilisent une forêt dans des limites communes. L’assemblée pourrait réglementer l’exploitation, sans qu’aucun membre soit autorisé à vendre séparément la forêt. Il est également possible que certaines personnes accèdent à la ressource sans participer à toutes les décisions.
Cette décomposition évite deux erreurs. La première consiste à supposer que tous les membres ont des prérogatives identiques. La seconde consiste à croire que, si la vente est restreinte, les droits ne sont pas solides. La faculté de transférer compte, mais elle ne résume pas la propriété : l’accès, le prélèvement, la gouvernance et l’exclusion déterminent eux aussi qui contrôle la ressource et qui en répond.
La FAO décrit des modes d’organisation communautaires dans lesquels des pâturages ou des forêts partagés coexistent avec des droits privés sur des parcelles agricoles et résidentielles. Il n’existe donc pas d’opposition nécessaire entre tout ce qui est collectif et tout ce qui est individuel. L’organisation peut combiner plusieurs échelles selon la ressource et les pratiques de la communauté.
Elle se distingue de la propriété privée, publique et du libre accès
Les catégories réelles peuvent se mêler, mais les comparer à partir des mêmes questions clarifie leurs différences : qui décide, qui bénéficie des avantages, qui peut exclure et qui supporte les conséquences ?
Dans la propriété privée, une personne ou une entité définie concentre généralement les principales prérogatives, dans les limites de l’ordre juridique. Elle peut les partager par la vente, la location, l’association ou d’autres accords.
Dans la propriété publique, le titulaire est une entité étatique. Le fait qu’un bien soit ouvert au public ne fait pas de toute la population des copropriétaires dotés d’une capacité directe à l’administrer ou à le transférer. Les décisions relèvent d’organes et de procédures publics.
Dans la copropriété, plusieurs personnes partagent un droit, souvent au moyen de quotes-parts identifiables. Ces participations peuvent être transférables ou divisibles selon l’accord et la loi. Dans un régime communautaire, en revanche, les prérogatives peuvent dépendre de la qualité de membre, et le détachement d’une part ou sa vente individuelle peut être limité. Partager un titre par quotes-parts ne revient pas à appartenir à une institution communautaire.
Le libre accès est autre chose : personne ne contrôle efficacement l’entrée ou l’exploitation. Si n’importe qui peut accéder à une pêcherie et y prélever des poissons sans limites opposables, il n’y a pas de propriété communautaire du seul fait que de nombreuses personnes utilisent la même ressource.
Distinction essentielle : une communauté peut exclure les personnes qui n’en sont pas membres et réglementer les activités de celles qui le sont. Dans le libre accès, cette capacité de contrôle est absente ou n’est pas effective.
Il faut aussi distinguer le régime du type de ressource. Une ressource commune est une ressource dont il est coûteux d’exclure les utilisateurs et dont les unités sont en quantité limitée : le poisson capturé par un bateau n’est plus disponible pour un autre. Cette caractéristique physique ou économique ne détermine pas la propriété. Une pêcherie peut être gérée sous un régime privé, étatique, communautaire, mixte ou de libre accès.
La même précaution vaut lorsque l’on parle de biens publics et de biens privés : les propriétés économiques d’un bien et son régime juridique sont des questions liées, mais distinctes.
Comment la propriété communautaire est gouvernée
Une déclaration de propriété ne suffit pas, à elle seule, à organiser l’usage quotidien. Pour fonctionner, le régime doit transformer des droits généraux en décisions applicables.
Appartenance et limites
Il doit être possible d’identifier qui fait partie de la communauté et quelle ressource est soumise aux règles. L’appartenance peut dépendre de la résidence, de la parenté, de l’appartenance historique ou d’autres critères admis par le régime. Chaque critère peut inclure certaines personnes et en exclure d’autres ; il nécessite donc de la clarté et des voies de règlement des litiges.
Les limites de la ressource comptent elles aussi. Une forêt sans délimitation compréhensible ou une source d’eau dont personne ne peut identifier précisément les usagers légitimes rendent plus difficiles l’attribution des responsabilités et la détection des intrusions.
Des règles adaptées à la ressource
Les règles peuvent établir des saisons, des tours d’usage, des quotas, des zones de conservation, des contributions en travail ou des modes de répartition des revenus. Une règle utile pour l’irrigation ne convient pas nécessairement à une forêt. De plus, les conditions changent : une institution incapable d’adapter ses règles à une sécheresse, à une variation de la population ou à une nouvelle technologie perd de sa capacité de réaction.
La participation des personnes concernées à l’élaboration ou à la modification des règles peut apporter des connaissances locales et de la légitimité. Mais l’expression « décision collective » ne révèle pas à elle seule qui a voix au chapitre. Il faut se demander comment les participants sont convoqués, quelles informations sont publiées, comment les voix sont comptées et si les minorités peuvent contester les décisions.
Surveillance, sanctions et conflits
Les règles nécessitent une observation. La surveillance peut incomber aux membres, à des autorités désignées ou à des mécanismes externes. Des sanctions graduelles permettent de distinguer un manquement occasionnel d’un comportement persistant, mais leur application doit être prévisible et non arbitraire.
Les conflits sont inévitables : sur les limites, les tours d’usage, l’appartenance ou la répartition des bénéfices. Des mécanismes accessibles et relativement rapides réduisent le coût de leur résolution. La littérature institutionnelle associée à Ostrom identifie les limites claires, les règles adaptées au contexte, la participation, la surveillance, les sanctions graduelles et le règlement des différends parmi les caractéristiques fréquentes des institutions durables. Ce sont des critères d’évaluation, pas une recette garantissant de bons résultats.
Des avantages possibles et des risques réels
La propriété communautaire peut coordonner des usages difficiles à diviser physiquement, tirer parti des connaissances locales et éviter la fragmentation de certaines ressources. Les restrictions à la vente individuelle peuvent viser à ce qu’une forêt, un pâturage ou un territoire reste lié à la communauté, au lieu d’être dispersé par des transferts isolés.
Ces avantages ont des coûts et des conditions. Décider à plusieurs prend du temps. Les restrictions au transfert peuvent réduire la liquidité ou compliquer l’adaptation du patrimoine d’une personne. Une majorité ou une élite locale peut s’emparer du pouvoir de décision, répartir les avantages de manière inégale ou imposer des charges aux membres dissidents.
Dans une perspective libérale, l’autonomie communautaire mérite le respect, mais elle ne rend pas la liberté de chaque membre négligeable. Il convient d’examiner si les conditions d’appartenance et les obligations sont claires, si les accords sont volontaires dans la mesure où le contexte le permet, s’il existe des garanties procédurales et si une personne peut contester les abus. La communauté a elle aussi besoin d’une protection contre les expropriations ou les ingérences arbitraires extérieures.
Critère d’évaluation : une institution communautaire est plus défendable lorsqu’elle associe autorité et responsabilité et protège à la fois la coopération du groupe et les droits de ses membres.
Il ne faut pas non plus supposer que la reconnaissance juridique garantit un contrôle effectif. Une communauté peut figurer comme propriétaire et manquer de moyens pour exclure les intrus ; ou elle peut maintenir des règles coutumières stables sans que le droit étatique les reconnaisse pleinement. La Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones montre l’importance internationale du respect des terres, des ressources, des coutumes et des systèmes fonciers propres à ces peuples. Il s’agit d’un domaine spécifique de protection collective, pas d’une définition universelle de toute propriété communautaire.
Trois exemples pour identifier le régime
Dans un pâturage communautaire, les familles membres peuvent conserver la propriété individuelle de leurs animaux, tout en soumettant le pâturage à des saisons et à des limites convenues. La ressource partagée ne rend pas collectif tout le patrimoine de chaque famille.
Dans une forêt, la communauté peut autoriser la collecte pour les besoins domestiques, réserver certaines zones et vendre collectivement une partie de l’exploitation. Des parcelles familiales peuvent en même temps se trouver à proximité. Des droits individuels et communautaires coexistent ici sur des espaces ou des usages différents.
Dans une pêcherie, la rivalité est évidente : chaque capture réduit ce qui reste disponible. Si un groupe défini fixe les saisons, surveille et exclut les tiers, on trouve des éléments de gouvernance communautaire. Si personne ne peut contrôler l’entrée, le problème relève du libre accès. La ressource est semblable ; l’institution change.
Ces exemples montrent pourquoi il ne suffit pas de demander si quelque chose « appartient à tous ». Il faut identifier les titulaires et les usagers, le contenu de leurs droits, les règles de décision, la capacité d’exclure et les voies permettant d’exiger que chacun réponde de ses actes.
Une question de règles, pas d’étiquettes
La propriété communautaire n’est pas nécessairement un vestige du passé, ni une solution universelle. C’est une famille d’institutions capable de combiner des droits collectifs, familiaux et individuels. Elle peut protéger la coopération et la continuité, ou produire une captation du pouvoir, de la rigidité et des litiges si ses règles sont confuses ou si le pouvoir échappe au contrôle.
Son fonctionnement dépend moins de son nom que de son architecture institutionnelle : limites compréhensibles, droits définis, possibilité de faire respecter les règles, décisions susceptibles de réexamen et protection contre les abus internes et externes. C’est là que réside la différence entre une communauté qui gouverne une ressource et une multitude qui se contente de rivaliser pour l’utiliser.