Pouvoir constituant limité : sens et limites
Le pouvoir constituant ne rencontre pas toujours les mêmes limites : le pouvoir de révision est juridiquement encadré, tandis que les limites du pouvoir originaire font débat.
Daniel Sardá · Publié: · 7 min de lecture
Parler de pouvoir constituant limité, c’est soutenir que la faculté de créer ou de modifier une Constitution ne vaut pas nécessairement autorisation de décider de tout, de n’importe quelle manière. La réponse dépend toutefois du pouvoir qui agit et du type de limite en discussion.
Le pouvoir qui révise une Constitution en vigueur est soumis aux compétences et aux procédures que cette Constitution établit elle-même. En revanche, lorsqu’un pouvoir constituant originaire entend fonder un nouvel ordre, une controverse doctrinale existe : pour certains, il n’admet aucune limite juridique interne ; pour d’autres, il doit respecter des exigences supérieures liées aux droits humains, à la démocratie ou à des normes impératives.
Idée clé : se demander si le pouvoir constituant est limité exige de préciser d’abord si l’on parle du pouvoir originaire ou du pouvoir de révision.
Pouvoir constituant et pouvoirs constitués
Le pouvoir constituant établit les règles fondamentales d’une communauté politique : il crée ou redéfinit la Constitution, répartit les compétences et fixe le cadre dans lequel agiront les autorités.
Les pouvoirs constitués, au contraire, existent parce que la Constitution les crée. Le parlement, le gouvernement et les tribunaux reçoivent des attributions délimitées ; ils ne peuvent légitimement étendre leur propre compétence sans respecter les règles supérieures qui les organisent.
Cette différence explique la place singulière du pouvoir constituant. Il ne s’agit pas simplement d’une autorité publique de plus. Mais reconnaître son caractère fondateur ne tranche pas non plus la question de savoir s’il peut agir sans restrictions. La difficulté consiste précisément à limiter celui qui définit les limites des autres.
Le problème se situe au cœur du constitutionnalisme compris comme limitation du pouvoir politique (Lecture en espagnol) : une Constitution ne se contente pas d’organiser les autorités, elle cherche aussi à empêcher que la force publique dépende de la volonté momentanée de ceux qui commandent.
Pouvoir originaire et pouvoir constituant dérivé
La distinction décisive sépare deux formes d’exercice du pouvoir constituant.
Le pouvoir constituant originaire fonde un nouvel ordre constitutionnel. Il ne tire pas sa compétence de la Constitution précédente, puisqu’il entend justement remplacer ce cadre. Il peut apparaître après une indépendance, une rupture politique ou un processus fondateur.
Le pouvoir constituant dérivé, également appelé pouvoir de révision, modifie une Constitution en vigueur au moyen des compétences qu’elle autorise. Son autorité n’est pas originaire : elle découle de l’ordre qu’il entend changer.
C’est pourquoi le pouvoir dérivé est juridiquement limité. Il doit respecter des exigences telles que des majorités spéciales, des débats successifs, des référendums, des délais ou des compétences réservées. S’il ignore ces conditions, la révision peut être invalide au regard du système constitutionnel lui-même.
Il peut aussi exister une différence entre réviser et remplacer. Une révision modifie certaines parties de l’ordre en vigueur ; un remplacement en change les éléments constitutifs. La frontière entre les deux n’est pas toujours claire et dépend de chaque système juridique, mais elle sert à empêcher qu’une compétence limitée de révision ne devienne, par simple déclaration, le pouvoir de tout refondre.
Distinction utile : le pouvoir dérivé peut changer la Constitution, mais il tire d’elle à la fois sa capacité d’agir et ses limites.
Quels types de limites peuvent exister ?
Les limites n’ont pas toutes la même source et ne produisent pas toutes les mêmes conséquences. Il convient de distinguer au moins quatre catégories :
- Procédurales : elles exigent certaines majorités, certains débats, certaines consultations ou certaines étapes avant l’adoption d’un changement.
- Temporelles : elles interdisent de réviser pendant certaines périodes ou dans des circonstances particulières.
- Substantielles : elles protègent des contenus qui ne peuvent être modifiés par la procédure ordinaire de révision.
- De fait : elles résultent de conditions politiques, sociales, économiques et institutionnelles qui rendent une décision irréalisable, même en l’absence de règle l’interdisant.
Les trois premières peuvent constituer des limites juridiques au pouvoir dérivé. Un exemple connu de limite substantielle explicite est l’article 79.3 de la Loi fondamentale allemande, qui soustrait certains principes protégés à la révision. Ces clauses, parfois dites d’éternité ou d’intangibilité, montrent qu’une Constitution peut autoriser sa modification sans permettre sa transformation sans restriction.
Toutefois, une clause intangible limite généralement le mécanisme de révision prévu par cette Constitution. Elle ne démontre pas, à elle seule, qu’il soit impossible de fonder un ordre nouveau par un pouvoir originaire. Elle ne supprime pas non plus les controverses : protéger des principes fondamentaux peut contenir les abus, mais une rigidité excessive peut figer les institutions ou transférer des décisions politiques décisives aux tribunaux.
Les limites de fait posent une autre question. Même un pouvoir considéré comme juridiquement illimité ne dispose pas d’une toute-puissance matérielle. Il a besoin de soutien, de capacité institutionnelle et d’un certain degré d’obéissance. Il peut proclamer une nouvelle Constitution, mais il ne peut garantir par de simples mots que la société la reconnaîtra ou que ses institutions fonctionneront.
Le débat sur les limites du pouvoir originaire
La thèse classique soutient que le pouvoir originaire n’est pas limité par le droit constitutionnel antérieur. S’il devait obéir aux règles de l’ordre qu’il remplace, il cesserait d’être véritablement originaire. Selon cette position, des restrictions politiques ou morales peuvent exister, mais aucune limite juridique interne ne peut invalider son action.
Un autre courant soutient que le caractère fondateur n’équivaut pas à un pouvoir absolu. Les droits humains, les principes démocratiques et les normes impératives du droit international sont invoqués comme limites supérieures. Cette position cherche à empêcher qu’une majorité ou une force victorieuse n’utilise le langage constituant pour justifier la suppression des libertés fondamentales.
La controverse n’est pas seulement terminologique. Elle porte aussi sur ceux qui peuvent faire respecter ces limites et sur l’autorité dont ils disposent pour le faire. Affirmer qu’une décision est injuste ou illégitime ne revient pas automatiquement à démontrer qu’un tribunal peut l’annuler. De même, une décision formellement valide peut manquer de légitimité politique ou violer des principes qui justifient une critique profonde.
Il convient donc de séparer quatre questions : ce qui peut être fait matériellement, ce que permet le droit en vigueur, ce qu’une institution peut contrôler et ce qui est légitime. Les confondre conduit à des réponses catégoriques qui masquent le véritable désaccord.
Mise en garde : qualifier une décision de « constituante » ne suffit pas à la rendre légitime, mais affirmer une limite supérieure ne résout pas non plus, à lui seul, la question de savoir qui peut l’appliquer.
Pourquoi il importe de limiter le pouvoir constituant
Ce débat importe parce que les décisions constituantes déterminent les règles selon lesquelles le pouvoir sera exercé pendant des années. Elles peuvent protéger les droits, garantir la séparation des pouvoirs (Lecture en espagnol) et instaurer des contrôles ; elles peuvent aussi concentrer l’autorité et affaiblir les garanties destinées à la contenir.
Dans une perspective libérale classique, le moment fondateur ne devrait pas devenir une exception permettant de disposer sans frein de la liberté individuelle. Une Constitution ne sert guère de limite si celui qui invoque la souveraineté populaire peut suspendre des droits, supprimer des contrôles ou prolonger sa domination sans rencontrer la moindre restriction, à l’opposé d’un gouvernement des lois (Lecture en espagnol).
Dans le même temps, traiter tout principe en vigueur comme intangible peut empêcher les corrections nécessaires et fermer les voies pacifiques du changement. Les limites exigent une justification claire, des procédures légitimes et de la prudence face à ceux qui prétendent s’en servir pour préserver des privilèges ou exclure les citoyens.
En somme, on peut bien parler de pouvoir constituant limité, mais pas comme d’une formule unique. Le pouvoir de révision est juridiquement limité par l’ordre qui lui accorde sa compétence. Le pouvoir originaire rencontre toujours des limites de fait et des exigences de légitimité, tandis que l’existence et la possibilité de faire respecter ses limites juridiques restent une question doctrinale controversée. Cette différence permet de défendre des limites au pouvoir sans prétendre que le débat constitutionnel est tranché.