Pluralisme raisonnable : vivre ensemble sans morale officielle
Le pluralisme raisonnable explique comment des personnes aux convictions incompatibles peuvent soutenir des règles politiques communes sans renoncer à leurs idées sur la vie bonne.
Daniel Sardá · Publié: · 9 min de lecture
Le pluralisme raisonnable est la coexistence durable de doctrines religieuses, morales et philosophiques incompatibles, mais soutenues de bonne foi par des citoyens disposés à coopérer en tant que personnes libres et égales. John Rawls a développé ce concept pour répondre à une question difficile : comment un ordre politique peut-il être légitime lorsque ses citoyens ne partagent pas une même idée de la vie bonne ?
La réponse ne consiste ni à effacer les différences ni à déclarer que toutes les opinions se valent. Elle consiste à trouver des termes de coopération que des personnes aux convictions profondes différentes puissent accepter sans être soumises à la doctrine particulière d’une majorité.
Idée clé : Une société libre n’a pas besoin d’unanimité morale. Elle a en revanche besoin de règles communes qui puissent se justifier entre citoyens libres et égaux.
Pourquoi le désaccord n’est pas toujours un échec
Il est tentant de penser qu’avec suffisamment d’informations et de bonne volonté, les personnes raisonnables finiraient par s’accorder sur les questions essentielles. Rawls rejette cette attente. Même lorsque personne ne ment ni n’agit de mauvaise foi, les éléments de preuve peuvent être complexes, les valeurs peuvent entrer en tension et les expériences personnelles peuvent conduire à des pondérations différentes.
Ces difficultés sont les fardeaux du jugement. En évaluant un même problème, deux personnes peuvent diverger sur les preuves décisives, sur le poids d’une valeur par rapport à une autre ou sur la manière d’appliquer un principe général à un cas concret. Le caractère vague de nombreux concepts moraux et politiques accroît cette difficulté.
C’est pourquoi la diversité profonde n’est pas nécessairement un accident que l’éducation ou le progrès feront disparaître. Sous des institutions libres, où les personnes peuvent examiner des croyances, s’associer et exprimer leurs désaccords, il est prévisible que des doctrines différentes apparaissent et persistent.
Cela ne rend pas toute position raisonnable. Les préjugés, la manipulation, l’intérêt personnel déguisé en principe ou la négation de libertés égales ne sont pas légitimés par le simple fait de produire du désaccord. « Raisonnable », ici, ne signifie ni modéré, ni centriste, ni infaillible. Le terme décrit une disposition politique : reconnaître les autres comme des égaux et proposer des conditions de coopération qu’eux aussi puissent accepter.
La diversité ne suffit pas : la réciprocité est décisive
Une société peut être plurielle sans relever du pluralisme raisonnable. Il suffit qu’elle contienne des groupes différents. Le pluralisme raisonnable ajoute une exigence : ceux qui divergent doivent accepter un cadre de réciprocité et de libertés fondamentales.
Cette réciprocité empêche de justifier la coercition politique par une formule telle que « ma doctrine est vraie et, par conséquent, tous doivent lui obéir ». Une conviction peut orienter entièrement la vie d’une personne sans pour autant suffire à justifier le pouvoir exercé sur ceux qui ne la partagent pas.
Un exemple simple permet de saisir la différence. Une personne croyante peut défendre la liberté religieuse parce qu’elle considère la conscience comme sacrée. Une personne non croyante peut la soutenir parce que personne ne devrait être obligé de professer une foi. Elles ne partagent pas le fondement ultime, mais peuvent appuyer une même garantie institutionnelle.
Distinction utile : Le pluralisme simple constate l’existence de différences. Le pluralisme raisonnable demande sous quelles règles ces différences peuvent coexister sans qu’une partie domine les autres.
Doctrines englobantes et conception politique
Rawls appelle doctrine englobante une vision large de ce qui est vrai, de ce qui a de la valeur et de la manière correcte de vivre. Une religion, une philosophie séculière ou une théorie morale peuvent remplir cette fonction. Leurs réponses atteignent des dimensions de la vie qui vont bien au-delà des institutions publiques.
Une conception politique, en revanche, a un objet plus limité. Elle cherche à définir les termes justes de la coopération sociale et à orienter la structure de base de la société : ses principales institutions, ses libertés et ses critères de justice. Elle ne prétend pas résoudre toutes les questions sur le sens de la vie.
La séparation compte parce qu’une conception politique commune n’exige pas que les personnes abandonnent leurs convictions. Elle exige qu’aucune doctrine englobante ne devienne, à elle seule, la morale officielle imposée par le pouvoir étatique.
Dans une perspective favorable à la liberté individuelle, cette idée offre une protection importante. La liberté de conscience, les règles générales et les limites au pouvoir permettent à différentes communautés de développer leurs projets sans faire de chaque désaccord moral une lutte pour contrôler l’État. Cela ne fait pas de Rawls un libéral classique et n’oblige pas à accepter toute sa théorie. Cela montre néanmoins un point de rencontre : la coercition exige des limites et une justification plus exigeante que la seule volonté de la majorité.
Le consensus par recoupement : un accord sans motifs identiques
Lorsque des doctrines différentes soutiennent une même conception politique pour leurs propres raisons, apparaît ce que Rawls nomme le consensus par recoupement. Le croyant et le non-croyant de l’exemple précédent s’accordent pour protéger la liberté religieuse, même s’ils parviennent à cette conclusion par des chemins différents.
Ce consensus n’est pas l’unanimité. Les personnes continuent de diverger sur la religion, la morale et de nombreuses politiques publiques. Ce n’est pas non plus un simple modus vivendi, c’est-à-dire une trêve qui ne se maintient que parce qu’aucun groupe n’a suffisamment de force pour s’imposer. Dans un consensus par recoupement, le soutien aux règles communes fait partie des convictions de chaque groupe et ne dépend pas uniquement de l’équilibre provisoire des pouvoirs.
La possibilité de cet accord ne garantit pas davantage qu’il se produira. Les inégalités de pouvoir, la méfiance et la présence de doctrines qui rejettent la réciprocité peuvent l’empêcher. Il s’agit d’un idéal de stabilité et de légitimité, et non d’une prédiction automatique concernant toute démocratie.
Ce qu’exige la raison publique
La raison publique complète ce schéma. Lorsque des questions constitutionnelles essentielles ou des questions fondamentales de justice sont en jeu, ceux qui exercent le pouvoir politique doivent offrir des raisons que les autres citoyens puissent reconnaître comme politiques, même s’ils ne partagent pas leur doctrine englobante.
Cela n’interdit pas de parler à partir de la foi, de la philosophie ou d’une tradition morale. Cela ne transforme pas non plus toute conversation privée en débat réglementé. Dans sa formulation révisée, Rawls admet l’introduction de raisons englobantes dans la discussion publique, à condition que, le moment venu, soient également offertes des raisons politiques suffisantes pour justifier la décision commune.
L’exigence vise surtout l’usage du pouvoir coercitif. Une association volontaire peut s’organiser autour d’engagements beaucoup plus précis. L’État, qui légifère et sanctionne au nom de tous, doit répondre à une norme différente.
Idée clé : Tolérer une croyance permet qu’elle existe ; justifier politiquement une règle exige d’expliquer pourquoi elle peut aussi être imposée à celui qui ne partage pas cette croyance.
Ce que le pluralisme raisonnable ne signifie pas
Le concept perd souvent de sa précision lorsqu’il devient synonyme de diversité ou de tolérance. Il convient de marquer trois limites.
Premièrement, ce n’est pas du relativisme. Reconnaître que des citoyens raisonnables parviennent à des conclusions différentes n’implique pas d’affirmer que toutes les idées soient vraies ou acceptables. Le cadre lui-même comporte des valeurs substantielles : liberté, égalité, réciprocité et termes justes de coopération.
Deuxièmement, il n’exige pas une neutralité absolue. Les institutions qui protègent les libertés fondamentales et rejettent la discrimination ne sont pas neutres entre la liberté et la domination. Elles cherchent à ne pas dépendre d’une conception totale de la vie bonne pour justifier l’ordre politique.
Troisièmement, il n’élimine pas le conflit. Même au sein d’un cadre partagé, des désaccords subsisteront sur l’interprétation des droits, les priorités publiques et l’application des principes. Le pluralisme raisonnable discipline ce conflit ; il ne le fait pas disparaître.
Il ne faut pas non plus le confondre avec le multiculturalisme. Ce dernier traite généralement de la reconnaissance des groupes, des identités ou des pratiques culturelles. Le concept rawlsien se concentre sur un autre problème : la légitimité des règles communes entre citoyens qui soutiennent des doctrines englobantes différentes. Pour le cadre plus large de la diversité institutionnelle, voir le pluralisme politique.
Droits et limites face à la majorité
Si le désaccord raisonnable est une condition normale de la liberté, une majorité électorale n’acquiert pas pour autant une autorité illimitée. Les libertés fondamentales protègent l’espace dans lequel chaque personne peut former, réviser et vivre ses convictions. Elles empêchent aussi une majorité de transformer sa supériorité numérique en subordination permanente des minorités.
Cette conclusion va au-delà d’une demande de tolérance et de droits. Celui qui se contente de tolérer conserve l’idée qu’il pourrait supprimer la différence s’il changeait d’avis. Un ordre fondé sur les droits reconnaît au contraire des sphères qui ne sont pas à la disposition de chaque majorité de circonstance.
Le pluralisme raisonnable aide ainsi à expliquer pourquoi la démocratie ne se réduit pas au comptage des voix. La décision majoritaire est une procédure nécessaire pour résoudre de nombreuses questions, mais elle opère dans des limites qui préservent la condition des citoyens comme libres et égaux.
Une idée utile, avec de réelles objections
Le critère de raisonnabilité n’est pas politiquement anodin. Chantal Mouffe, parmi d’autres critiques, objecte que tracer la frontière entre positions raisonnables et déraisonnables peut masquer des exclusions et présenter comme neutre un ordre qui reste contesté. Cette critique oblige à se demander qui définit les termes acceptables et quels conflits restent en dehors du cadre.
On peut aussi reprocher à la théorie d’idéaliser les citoyens et les institutions. Dans des sociétés traversées par de grandes asymétries, demander des raisons réciproques ne suffit pas à corriger l’inégalité des capacités d’influencer, de s’organiser ou d’être entendu. De plus, limiter la raison publique à certains arguments pourrait appauvrir le débat si cette exigence était appliquée avec rigidité.
Ces objections ne rendent pas le concept inutile. Elles aident à l’utiliser avec prudence : comme une norme pour évaluer la légitimité du pouvoir, et non comme une description fidèle de n’importe quelle démocratie ni comme une formule capable de neutraliser tout antagonisme.
Vivre ensemble sans s’uniformiser
Le pluralisme raisonnable part d’un constat sobre : la liberté produit des désaccords qui ne peuvent pas toujours se résoudre par davantage d’informations ou de meilleures intentions. La réponse politique ne doit être ni d’imposer une doctrine officielle ni de feindre que toutes les différences sont sans importance.
L’autre voie est plus exigeante. Elle consiste à protéger les libertés fondamentales, à limiter la coercition et à soutenir des règles qui puissent se justifier entre égaux. Les personnes conservent leurs convictions et leurs motifs ultimes ; ce qui est commun est un cadre politique qui leur permet de diverger sans devenir les sujets les unes des autres.
Sources principales
- John Rawls, Political Liberalism, édition augmentée, 1996.
- John Rawls, « The Idea of Public Reason Revisited », 1997.
- Samuel Freeman, « John Rawls », Stanford Encyclopedia of Philosophy.
- Fred D’Agostino, Gerald Gaus et John Thrasher, « Public Reason », Stanford Encyclopedia of Philosophy.
- Chantal Mouffe, « The Limits of John Rawls’s Pluralism », 2005.