Liberté de recherche : portée, garanties et limites
Rechercher librement exige l’indépendance pour questionner, confronter et communiquer. Ses garanties coexistent avec une évaluation rigoureuse et le respect des personnes.
Daniel Sardá · Publié: · 8 min de lecture
La liberté de recherche protège l’indépendance intellectuelle nécessaire pour formuler des questions, confronter des explications et communiquer des résultats, avec des responsabilités scientifiques et éthiques. La tension apparaît lorsqu’une conclusion dérange celui qui dirige ou finance le travail : pouvoir commencer une étude sert peu s’il faut ensuite en adapter les résultats à une réponse exigée par avance.
La tension inverse compte aussi. Un chercheur peut considérer sa question comme précieuse tout en proposant une méthode défaillante ou en exposant indûment d’autres personnes. Défendre sa liberté exige de distinguer une ingérence arbitraire d’une objection justifiée.
Ce que protège la liberté de recherche
Rechercher suppose de produire ou de réviser des connaissances par une investigation systématique. Cela couvre des tâches très différentes : analyser des échantillons, confronter des documents, étudier des comportements ou évaluer une politique éducative. La Recommandation de l’UNESCO concernant la science et les chercheurs scientifiques inclut expressément les sciences sociales dans son champ conceptuel, ainsi que la recherche fondamentale et appliquée. Voir son paragraphe 1.
L’indépendance compte tout au long du processus. Une question peut être recevable tout en perdant sa substance si l’on interdit la méthode nécessaire pour y répondre ; une étude peut être achevée et perdre son utilité publique si ses résultats sont dissimulés par opportunité.
Il convient donc de comprendre cette liberté comme la protection d’une activité, avec ses décisions et ses responsabilités. Consulter des informations peut en faire partie, mais chercher une donnée ne suffit pas à constituer une recherche. La qualité de chercheur ne confère pas non plus un accès illimité aux dossiers privés et ne transforme pas toute affirmation personnelle en connaissance établie.
Idée clé : la liberté de recherche protège la possibilité de chercher une réponse sans devoir garantir par avance ce qu’elle sera.
Des libertés liées, des fonctions distinctes
La liberté de pensée permet de former et de réviser ses convictions. La recherche ajoute une exigence : soumettre les explications à des procédures qui permettent de les examiner. La liberté d’expression est, quant à elle, essentielle pour communiquer les résultats et en discuter publiquement. Une personne peut exprimer une opinion sans présenter d’étude ; celui qui présente une étude doit pouvoir expliquer ce qui étaye ses conclusions.
Deux autres notions voisines apparaissent à l’université. La liberté d’enseignement concerne l’enseignement ; l’autonomie universitaire désigne la capacité institutionnelle de se gouverner et de prendre des décisions dans son cadre juridique. Enseigner, rechercher et diriger un établissement sont des activités liées, mais ne constituent pas la même fonction.
La Recommandation de l’UNESCO concernant la condition du personnel enseignant de l’enseignement supérieur de 1997 relie autonomie et liberté académique et distingue enseignement et recherche dans ses paragraphes 17–20 et 27–29. Ce cadre conduit à une mise en garde : protéger une université des pressions externes ne suffit pas si ses autorités réduisent au silence ses propres chercheurs. L’autonomie doit aussi servir la liberté de ceux qui y travaillent.
Questionner, confronter et communiquer
Le fondement international explicite se trouve à l’article 15.3 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC) : les États parties s’engagent à respecter la liberté indispensable à la recherche scientifique. C’est un engagement inscrit dans un traité ; il ne faut pas supposer son application interne identique dans tous les pays. Le même article prévoit des mesures de développement et de diffusion de la science. Voir le texte officiel du PIDESC, article 15.
Pour comprendre ce qu’implique cette protection, le Comité des droits économiques, sociaux et culturels développe les notions d’indépendance, de coopération et de communication scientifique au paragraphe 13 de son Observation générale no 25 de 2020. Il s’agit de l’interprétation du comité, et non d’un traité supplémentaire.
En pratique, nous pouvons organiser ces garanties autour de trois décisions :
- Questionner : poser des problèmes et revoir des présupposés, même lorsqu’un établissement préférerait les considérer comme réglés.
- Confronter : choisir et justifier des méthodes, examiner les éléments contraires et réorienter le travail lorsque les résultats l’exigent.
- Communiquer : présenter les résultats et les limites pour permettre à d’autres personnes d’en discuter, avec les précautions légitimes nécessaires.
La critique fait partie de ce parcours. Le fait que d’autres spécialistes contestent une hypothèse ne porte pas en soi atteinte à la liberté de celui qui la propose. Le problème apparaît lorsque le désaccord sert de motif pour punir arbitrairement le chercheur ou empêcher l’examen de son travail.
Il convient aussi de séparer deux exigences : pouvoir présenter ses résultats et obtenir qu’une revue précise les publie. Une revue peut rejeter un manuscrit pour des problèmes de qualité ; la liberté de recherche ne transforme pas toute décision éditoriale défavorable en censure.
Des limites qui protègent les personnes
L’indépendance ne supprime pas les obligations d’intégrité : décrire honnêtement les procédures, reconnaître les contributions d’autrui et rendre compte des limites du travail. Dans le domaine universitaire, ces devoirs figurent au paragraphe 34 de la Recommandation de l’UNESCO de 1997. La liberté de remettre des explications en question ne justifie pas la fabrication de preuves.
Lorsqu’une recherche implique des personnes, leur dignité, leur vie privée et leur capacité de décider entrent aussi en jeu. La Déclaration universelle sur la bioéthique et les droits de l’homme de l’UNESCO énonce des principes concernant le consentement, la confidentialité et la réduction des dommages, et promeut des comités d’éthique indépendants et pluralistes dans ses articles 3–9 et 19.
Son champ couvre la médecine, les sciences de la vie et les technologies associées appliquées aux êtres humains. C’est une déclaration, et ses principes ne doivent pas être présentés comme une législation uniforme pour toute étude. Même l’article 6 prévoit des exceptions au consentement soumises à des conditions éthiques et juridiques, et non une autorisation discrétionnaire de s’en passer.
L’examen éthique peut donc exiger des modifications substantielles. Mais invoquer le mot « éthique » ne démontre pas qu’une interdiction soit justifiée. Il faut identifier le risque, expliquer comment la mesure le réduit et examiner s’il existe une solution moins restrictive.
Concernant les limitations du droit, le Comité DESC exige un fondement légal, la compatibilité avec sa nature, le bien-être général dans une société démocratique et la proportionnalité ; parmi les moyens appropriés, le moins restrictif doit être préféré. Ces critères figurent aux paragraphes 21–22 de l’Observation générale no 25. Ils ne constituent pas un examen juridique automatique de chaque refus académique.
Idée clé : une restriction a besoin de raisons susceptibles d’examen. Protéger les participants et éviter une conclusion dérangeante sont des buts différents, même si tous deux sont présentés comme de la « prudence ».
Indépendance, évaluation et ressources
Rechercher exige du temps, une formation et, selon le projet, des équipements, des archives ou du personnel. Une garantie juridique peut être insuffisante en pratique si ces moyens manquent. L’article 15.2 du PIDESC comprend des engagements de conservation, de développement et de diffusion de la science. Ce devoir général n’implique pas que toute demande de subvention doive être acceptée.
La rareté des ressources impose une sélection. Pour l’évaluer, nous proposons d’examiner ses garanties : critères connus, raisons liées à la qualité ou à des priorités explicites et procédures permettant de revoir les erreurs. L’UNESCO recommande aux États une évaluation indépendante et transparente du travail des chercheurs qu’ils emploient, ainsi que des mesures facilitant la publication des résultats, aux paragraphes 34–35 de sa Recommandation de 2017.
L’indépendance concerne aussi les employeurs et les commanditaires. La même recommandation traite du jugement scientifique propre et de la déclaration des conflits d’intérêts à son paragraphe 16. S’accorder sur l’objet d’une commande laisse un espace à la recherche ; exiger un résultat favorable prédétermine ce qui devrait être découvert.
Dans une perspective libérale classique, la pluralité des établissements et des sources de soutien est souhaitable parce qu’elle peut offrir des alternatives à un centre de décision dominant. C’est un critère éditorial, et non une garantie automatique : ni l’argent public ne supprime les pressions politiques, ni l’argent privé les intérêts commerciaux.
Une garantie concrète consisterait à convenir dès le début de la manière dont les résultats défavorables seront communiqués et les désaccords avec le financeur résolus. Il convient aussi de rendre visibles les intérêts pertinents. Les déclarer permet de les examiner ; cela ne démontre pas, à soi seul, qu’ils ont cessé d’influencer le travail.
Une même étude, trois décisions différentes
Imaginons une équipe souhaitant évaluer si un programme éducatif améliore la compréhension en lecture. Le cas est hypothétique. Son utilité consiste à comparer les raisons de trois décisions possibles.
Premièrement, une évaluation constate que l’échantillon proposé est trop petit pour étayer les conclusions que l’équipe entend tirer. Demander une nouvelle conception peut être une exigence méthodologique raisonnable. Le chercheur doit pouvoir répondre à l’objection, mais sa liberté n’oblige pas à considérer des éléments insuffisants comme suffisants.
Deuxièmement, le projet réussit l’évaluation, mais n’obtient pas de financement parce que le budget est épuisé. Ce refus ne prouve pas à lui seul une censure. Pour le juger, il faudrait connaître les règles de sélection et vérifier leur application. Une explication budgétaire ne rend pas non plus sans importance tout indice de traitement arbitraire.
Troisièmement, l’étude est réalisée et ne constate pas l’amélioration attendue. Le commanditaire exige de dissimuler le rapport parce qu’il nuit à l’image du programme. Ici, l’objection porte sur l’opportunité du résultat. S’il n’existe pas de problème de méthode, de vie privée ou d’autre raison justifiée, cette exigence compromet directement l’indépendance de la recherche. Déterminer ses conséquences juridiques exigerait d’examiner le cadre applicable.
Idée clé : un refus n’explique pas à lui seul ce qui s’est passé. Il faut savoir ce qui est contesté, avec quelles preuves et selon quelle procédure.
Le critère pratique consiste à suivre le parcours de la question jusqu’à sa réponse publique. L’équipe peut-elle corriger sa méthode, reconnaître qu’elle s’est trompée et communiquer un résultat défavorable sans subir de représailles arbitraires ? C’est dans cette possibilité que se rejoignent la liberté de rechercher et la responsabilité de bien le faire.