Libéralisme face au populisme : différences et limites du pouvoir

Répondre aux revendications populaires et s’arroger la voix de tout le peuple sont deux choses différentes. Cette distinction permet d’examiner le populisme dans une perspective libérale.

Daniel Sardá · Publié: · 8 min de lecture

Imaginons un parti qui remporte une élection et annonce que ses adversaires ne représentent plus une option légitime : s’opposer au gouvernement, c’est s’opposer au peuple. L’exemple est hypothétique. Le dilemme qu’il pose est concret : une victoire électorale autorise-t-elle à décider qui mérite de participer à la vie politique ?

La comparaison entre libéralisme et populisme trouve ici une différence décisive. Dans une perspective libérale classique, le mandat pour gouverner doit coexister avec des droits, des contrôles et une opposition légitime. Dans les conceptions du populisme que nous examinerons, la tension apparaît lorsqu’un acteur prétend représenter le seul peuple authentique et disqualifie ceux qui ne sont pas d’accord.

Pour comprendre le libéralisme face au populisme, il convient de distinguer trois questions : le sens de ces termes, leur rapport avec l’économie et la manière dont ils permettent d’évaluer l’exercice du pouvoir. L’étiquette qu’un dirigeant choisit pour lui-même ne résout aucune de ces questions.

Ce que nous entendons par libéralisme et par populisme

Le libéralisme classique (Lecture en espagnol) place la liberté individuelle, la propriété et l’égalité devant la loi parmi les critères d’évaluation des institutions. Le pouvoir a besoin de limites parce que les personnes conservent une vie propre : elles peuvent s’associer, exprimer des opinions et poursuivre des projets que le gouvernant ou la majorité ne partagent pas.

C’est le point de vue normatif de cet article. Il exprime la manière dont nous estimons que le pouvoir devrait être organisé ; il ne suppose pas que tous les acteurs qualifiés de libéraux respectent ces principes.

Pour délimiter le populisme, l’approche de Cas Mudde est utile. Dans « L’esprit populiste du temps », il le caractérise par une opposition morale entre un peuple conçu comme homogène et une élite corrompue, ainsi que par l’exigence que la politique exprime la volonté générale de ce peuple. Son noyau limité peut se combiner avec d’autres idéologies.

Jan-Werner Müller ajoute un critère pertinent pour cette comparaison : la prétention à représenter exclusivement le peuple légitime. Comme il l’explique dans un entretien publié par Princeton, critiquer les élites ne suffit pas à identifier le populisme. Ce qui est décisif dans son approche, c’est l’antipluralisme : nier que d’autres groupes puissent légitimement représenter des citoyens aux opinions différentes.

Il s’agit d’approches analytiques, et non d’une définition qui épuiserait tous les débats sur le terme. Les adopter permet de préciser le problème sans qualifier de populiste n’importe quel adversaire.

Cela exige aussi de distinguer des concepts voisins. La démagogie recherche l’adhésion par la flatterie ou les promesses trompeuses ; l’autoritarisme suppose un exercice du pouvoir qui restreint la concurrence et les libertés. Ils peuvent être liés au populisme, mais n’en sont pas des synonymes. Une proposition de redistribution, un référendum ou un leadership charismatique ne suffisent pas non plus, pris séparément, à établir cette classification.

Idée clé : Une revendication peut être populaire et légitime sans que celui qui la défend ait le droit de parler au nom de toute la société.

La politique économique ne suffit pas à reconnaître la différence

La distinction entre libéralisme politique et économique aide à éviter un raccourci fréquent. Le premier renvoie aux libertés, aux garanties et au contrôle du pouvoir. Le second met l’accent sur la propriété privée, les contrats et les échanges marchands. Ce sont des dimensions liées, mais une décision économique isolée ne démontre pas un attachement à toutes ces garanties.

Supposons que le parti de l’exemple réduise les barrières à la création d’entreprises. Cette mesure pourrait élargir la liberté économique. Si, dans le même temps, il soutient que ses critiques n’ont pas la légitimité nécessaire pour concourir, l’ouverture à l’entrepreneuriat ne répond pas à l’objection politique. Il faut évaluer les deux actions selon leur contenu.

De même, débattre d’un transfert social ne permet pas de conclure que ses promoteurs sont populistes. Sa justification, ses règles et ses effets comptent ; pour appliquer les définitions précédentes, il faudrait aussi examiner la manière dont ils conçoivent le peuple et leurs adversaires.

La capacité du populisme à se combiner avec d’autres idéologies, soulignée par Mudde, explique pourquoi le programme économique ne le définit pas à lui seul. On ne peut déduire de cette étiquette une taille inévitable de l’État, une politique commerciale précise ou un résultat économique universel. La comparaison institutionnelle exige de regarder qui décide, avec quelles limites et comment il traite ceux qui peuvent lui disputer le gouvernement.

Représenter une majorité ne revient pas à incarner le peuple

Le pluralisme commence par reconnaître qu’une société abrite des intérêts, des convictions et des projets différents. Ses membres peuvent être en profond désaccord tout en demeurant des citoyens dotés des mêmes droits. Ils n’ont pas besoin de partager les mêmes convictions politiques pour mériter une protection.

Une majorité électorale permet d’adopter des décisions selon les règles du système. Elle ne transforme pas ses membres en totalité de la communauté. Ceux qui perdent conservent la possibilité de s’organiser, de convaincre et de gagner ensuite. Sans cette possibilité, la concurrence cesse d’offrir une véritable alternative.

Revenons au parti imaginaire. Il peut soutenir que sa proposition a reçu davantage de soutien et qu’il dispose d’un mandat pour la mettre en œuvre. Le saut problématique survient lorsqu’il déclare que toute opposition est étrangère au peuple. Il remplace alors une affirmation vérifiable sur les votes par une prétention morale à la représentation exclusive.

La démocratie comprend la participation, la concurrence et la possibilité de remplacer les gouvernants ; la réduire au décompte d’une majorité appauvrit le concept. La démocratie libérale articule ces éléments avec les droits individuels et les restrictions à l’exercice du pouvoir. Le désaccord peut modifier une politique sans que ses protagonistes perdent les garanties qui permettent d’en débattre.

John Stuart Mill offre un fondement libéral à cette prudence dans les premiers chapitres de De la liberté : l’autogouvernement collectif ne supprime pas la possibilité que certains exercent un pouvoir sur d’autres, et la pression majoritaire peut aussi menacer la liberté. C’est un argument normatif historique, et non une étude du populisme contemporain.

Dans cette perspective, les limites du pouvoir servent à donner une portée définie au mandat. Un tribunal indépendant peut contrôler une décision ; une opposition peut la surveiller ; une personne peut demander la protection de ses droits. Aucun de ces actes ne revient, en lui-même, à nier la souveraineté populaire.

La tension avec la représentation exclusive est claire : si le gouvernant s’identifie à tout le peuple, tout contrôle peut être présenté comme une agression contre la communauté. C’est ce risque institutionnel qu’il importe d’évaluer, sans affirmer que tout mouvement classé comme populiste aboutit nécessairement à une dictature.

Idée clé : Le droit de ne pas être d’accord conserve sa valeur précisément lorsque le gouvernement bénéficie d’un soutien majoritaire.

Et si le populisme porte des revendications que personne n’écoutait ?

L’objection mérite attention. Un mouvement peut donner une expression à des citoyens dont les besoins sont restés en dehors de l’agenda public. Écarter ces revendications en raison de l’étiquette de leurs porte-parole évite de discuter leur contenu et laisse intact le problème de représentation.

Cristóbal Rovira Kaltwasser expose cette ambivalence dans « L’ambivalence du populisme : menace et correctif pour la démocratie » : le populisme peut agir comme un correctif en matière d’inclusion et comme une menace pour la possibilité de contester publiquement le pouvoir, selon les cas. Cette thèse permet d’examiner les deux dimensions sans tenir pour démontré un bilan universel.

Qu’une revendication gagne une place dans l’espace public est une chose. Que ses représentants respectent le droit des autres à s’organiser et à les contester en est une autre. Reconnaître le premier progrès n’oblige pas à accepter une concentration du pouvoir ; signaler la seconde menace ne réfute pas non plus la revendication initiale.

Il existe une objection supplémentaire : les contrôles institutionnels peuvent protéger des privilèges. Une procédure opaque, une barrière à l’accès injustifiée ou une autorité qui ne rend pas de comptes ne méritent pas d’être automatiquement défendues parce qu’elles sont établies depuis longtemps. Selon le critère libéral proposé ici, il convient de demander si ces institutions appliquent des règles générales et permettent de contester leurs décisions.

La réponse exige des réformes concrètes. Si une règle exclut certains citoyens sans justification, elle doit pouvoir être révisée selon des procédures publiques et assorties de garanties. Si une autorité abuse, elle doit en répondre. L’indépendance institutionnelle ne peut signifier une immunité face à l’examen critique.

Mais corriger une exclusion ne justifie pas non plus de donner au gouvernant la faculté de décider sans contrôles. Une réforme doit être évaluée selon les possibilités et les garanties qu’elle laisse à la disposition de tous, y compris de ses critiques. L’épreuve est particulièrement exigeante lorsque ces critiques sont impopulaires.

Idée clé : Inclure les voix négligées et préserver le droit de contester le gouvernement sont des exigences qui doivent être évaluées ensemble.

Comment appliquer la comparaison à tout gouvernement

Cette discussion est utile lorsqu’elle permet d’examiner des comportements. Les mêmes critères doivent s’appliquer à ceux qui se présentent comme libéraux, populistes ou étrangers aux deux traditions :

  • Opposition légitime : reconnaissent-ils que leurs adversaires peuvent représenter des citoyens, concourir et accéder au gouvernement ?
  • Règles générales : les normes protègent-elles les droits et imposent-elles des responsabilités indépendamment de la proximité avec le pouvoir ?
  • Contrôles effectifs : acceptent-ils un contrôle indépendant, une surveillance et des procédures de réforme susceptibles de limiter aussi leurs propres décisions ?
  • Protection individuelle : les personnes en désaccord conservent-elles leur liberté d’expression, d’association et de défense de leurs droits ?

Toute critique d’un juge ne viole pas son indépendance, et toute réforme institutionnelle ne concentre pas le pouvoir. Pour juger une proposition, il faut observer quelles prérogatives elle modifie, quelles voies de recours elle conserve et qui pourra les utiliser. De même, invoquer la liberté ne prouve pas à lui seul une pratique libérale.

Face à une réforme défendue comme volonté du peuple, une question concrète aide à préciser l’évaluation : ces prérogatives resteraient-elles acceptables si l’adversaire les exerçait demain ? La réponse oblige à penser des institutions capables de survivre à l’alternance. Celui qui soutient aujourd’hui le gouvernement peut avoir besoin demain des garanties permettant d’exprimer son désaccord avec lui.

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