Libéralisme égalitaire : liberté, égalité et justice
Un guide pour comprendre comment le libéralisme égalitaire, notamment chez John Rawls, tente de concilier des libertés égales avec des institutions justes.
Daniel Sardá · Publié: · 9 min de lecture
Le libéralisme égalitaire part d’une question dérangeante : quelles règles accepterions-nous pour vivre ensemble si nous ne savions pas à l’avance quelle place nous occuperons dans la société ? Nous pourrions naître avec ou sans richesse, posséder des talents très demandés ou rencontrer des désavantages que nous n’avons pas choisis. Selon cette tradition, un ordre juste ne devrait pas être conçu pour favoriser la position particulière de celui qui établit les règles.
L’expression recouvre une famille d’idées, mais elle est généralement associée avant tout à John Rawls et à sa proposition de justice comme équité. Son but n’est ni de remplacer la liberté par l’égalité ni d’imposer que toutes les personnes finissent avec la même chose. Elle cherche à expliquer quelles libertés doivent être garanties à tous et dans quelles conditions les inégalités sociales et économiques peuvent se justifier.
Idée clé : Le libéralisme égalitaire ne choisit pas entre liberté et égalité comme s’il s’agissait de valeurs incompatibles ; il tente d’ordonner leurs exigences au moyen de principes de justice.
Une conception libérale de la justice
Le point de départ reste libéral : les personnes sont libres et égales, entretiennent différentes idées sur la vie bonne et ont besoin d’institutions communes qu’aucune doctrine particulière ne puisse monopoliser. La justice s’applique avant tout à la structure de base de la société : les principales institutions politiques, juridiques et économiques qui répartissent les droits, les possibilités et les charges de la coopération.
C’est pourquoi le libéralisme égalitaire n’est synonyme ni de socialisme, ni de social-démocratie, ni de tout programme redistributif. Il ne décrit pas non plus une seule politique publique. C’est un critère normatif permettant d’examiner les règles fondamentales d’une société. Chez Rawls, cet examen accorde une position prioritaire à certaines libertés et exige que les inégalités satisfassent à des conditions précises.
Cette perspective partage avec les principes du libéralisme classique la défense des libertés, des règles générales et des limites à l’arbitraire. La différence apparaît lorsqu’on demande dans quelle mesure protéger les droits formels suffit et jusqu’où il faut corriger l’influence de l’origine sociale sur les chances.
La position originelle et le voile d’ignorance
Rawls propose une expérience de pensée appelée position originelle. Imaginons que plusieurs personnes doivent choisir les principes fondamentaux de leur société, mais qu’elles délibèrent derrière un voile d’ignorance : elles ne connaissent ni leur classe sociale, ni leur richesse, ni leurs talents, ni leur religion, ni leur genre, ni leur génération, ni leur conception particulière du bien. Elles possèdent en revanche des connaissances générales sur la société et savent qu’elles auront besoin de libertés, de possibilités et de ressources pour développer un projet de vie.
Le voile ne décrit pas un contrat historique et ne demande pas aux citoyens réels d’oublier leur identité. C’est un dispositif destiné à modéliser l’impartialité. En empêchant chaque participant d’adapter les règles à un avantage connu, il oblige à considérer que n’importe qui pourrait occuper une position défavorable.
Pensons à un groupe qui rédige les règles d’une compétition avant de savoir quel rôle aura chacun de ses membres. Si personne ne sait à l’avance s’il sera organisateur, concurrent avantagé ou participant en difficulté, la possibilité de créer des privilèges sur mesure diminue. L’analogie ne résout pas à elle seule tous les désaccords, mais montre la fonction du dispositif : soumettre les institutions à une épreuve de réciprocité.
Selon l’interprétation rawlsienne, les parties choisiraient deux principes ordonnés par priorité. Cette hiérarchie compte : la justice ne consiste pas à compenser n’importe quelle perte de liberté par un gain économique supérieur.
Les deux principes de justice
Le premier principe exige que chaque personne dispose d’un système égal et adéquat de libertés fondamentales, compatible avec le même système pour les autres. Il comprend les libertés politiques et les libertés de conscience, d’expression et d’association, ainsi que les protections liées à l’intégrité personnelle et à l’État de droit. Ces libertés civiles ne peuvent pas être sacrifiées simplement parce que cela accroîtrait le revenu total ou la satisfaction globale.
Le second principe concerne les inégalités sociales et économiques. Celles-ci doivent remplir deux conditions :
- Les fonctions et les positions doivent être ouvertes à tous dans le cadre d’une juste égalité des chances.
- Les inégalités doivent bénéficier au maximum aux membres les moins avantagés de la société, conformément au principe de différence.
L’ordre compte aussi à l’intérieur de ce second principe : la juste égalité des chances a priorité sur le principe de différence. Il ne suffirait pas de promettre une amélioration matérielle aux plus défavorisés si le système conserve des barrières injustes à l’accès aux fonctions et aux positions.
Distinction essentielle : La priorité des libertés signifie que les principes ne se mélangent pas dans un calcul unique. Un bien-être global plus élevé n’autorise pas, à lui seul, à réduire des libertés fondamentales égales.
Égalité juridique, chances et résultats
La juste égalité des chances va au-delà de la déclaration selon laquelle un recrutement est ouvert à tous. L’égalité devant la loi interdit les privilèges juridiques et les discriminations, mais Rawls ajoute une exigence plus forte : des personnes aux capacités et à la volonté comparables devraient avoir des perspectives semblables, indépendamment de la classe sociale dans laquelle elles sont nées.
Cela n’équivaut pas à garantir qu’elles atteignent toutes le même résultat. Les décisions personnelles, la diversité des projets et l’organisation de la coopération peuvent produire des différences. La question rawlsienne est de savoir si les institutions qui encadrent ces différences respectent les libertés, préservent des chances équitables et améliorent la situation de ceux qui restent les moins avantagés.
Le principe de différence n’ordonne donc pas de répartir chaque revenu jusqu’à l’égaliser. Il peut admettre que certaines personnes reçoivent davantage si les règles permettant cette inégalité améliorent les perspectives des plus défavorisés par rapport à d’autres solutions institutionnelles viables. L’évaluation porte sur le fonctionnement durable des institutions, et non sur un transfert mécanique après chaque échange.
Les biens premiers ne se limitent pas à l’argent
Pour comparer les positions sociales, Rawls recourt aux biens premiers : les choses dont une personne a généralement besoin, quel que soit son projet raisonnable de vie. Ils comprennent les droits et les libertés, les possibilités et les pouvoirs, le revenu et la richesse, ainsi que les bases sociales du respect de soi.
Réduire cette idée à l’argent déformerait la théorie. Quelqu’un pourrait avoir des revenus plus élevés tout en étant privé de libertés politiques effectives, d’accès à des positions importantes ou de conditions sociales lui permettant de se considérer comme un participant à part entière. L’approche évalue un ensemble de moyens institutionnels, tout en laissant ouverte une discussion légitime sur la capacité de ces moyens à refléter adéquatement les différents besoins humains.
Il convient aussi de distinguer les types de propriété. Rawls inclut la propriété personnelle parmi les libertés fondamentales, mais n’accorde pas le même rang à un droit illimité sur les moyens de production ni à toute liberté contractuelle. C’est là qu’apparaît l’une des divergences les plus nettes avec les défenses plus larges du droit à la liberté économique.
Ce qui le distingue d’autres courants
Les frontières entre traditions libérales ne sont pas toujours rigides, mais certaines comparaisons aident à s’orienter :
- Le libéralisme classique accorde généralement davantage de poids à la propriété privée, à l’échange volontaire et à la limitation du pouvoir étatique. Il peut accepter un filet de protection ou des mesures pour élargir les chances, mais se méfie des schémas distributifs qui exigeraient des interventions continues.
- Le libertarianisme défend avec plus de rigueur les titres de propriété et la liberté contractuelle. Dans cette perspective, une répartition issue d’acquisitions et de transferts légitimes ne devient pas injuste du seul fait qu’elle est inégale.
- L’utilitarisme évalue les institutions selon leur contribution au bien-être global. Rawls refuse que les pertes graves de certains puissent se justifier sans autre considération par des gains plus grands pour d’autres et place les libertés fondamentales en dehors de ce bilan ordinaire.
Ces différences ne font pas de chaque courant un bloc uniforme. Elles n’impliquent pas non plus que le libéralisme égalitaire ignore la liberté ou que le libéralisme classique soit indifférent à la pauvreté. Le désaccord central touche les critères de justification des institutions, l’étendue des droits économiques et les limites légitimes de l’action publique.
Objections et tensions ouvertes
Une critique classique et libertarienne soutient que maintenir un schéma distributif peut exiger des ingérences répétées dans les accords volontaires et les titres légitimement acquis. L’objection ne démontre pas à elle seule que toute redistribution soit injuste, mais oblige à demander quelles limites protègent le citoyen face au pouvoir qui prélève, réglemente et administre.
Une autre difficulté concerne le mérite, la responsabilité et les incitations. Certains critiques estiment que le principe de différence prête peu d’attention aux choix individuels ou à ce qui est mérité. D’autres répondent que les institutions fondamentales ne doivent pas distribuer des avantages moraux selon des talents et des circonstances qui dépendent aussi de la fortune. Le débat normatif est distinct de la question empirique des politiques qui produisent de meilleures incitations.
Des positions communautariennes objectent que le voile d’ignorance représente les personnes de manière trop abstraite et diminue l’importance des liens qui forment leur identité. Des positions plus égalitaires formulent la critique opposée : le principe de différence pourrait permettre de très grandes inégalités à condition que la position absolue des moins avantagés s’améliore.
Question décisive : Une inégalité reflète-t-elle une coopération mutuellement bénéfique sous des règles justes, ou dépend-elle de privilèges, de barrières et de rapports de pouvoir que ces mêmes règles devraient empêcher ?
Une proposition exigeante, pas une formule automatique
Le libéralisme égalitaire offre une manière ordonnée de penser la justice : des libertés fondamentales égales d’abord ; ensuite, des chances véritablement équitables ; et seulement alors, des inégalités justifiables par leur bénéfice pour les moins avantagés. Sa force réside dans le refus de traiter les personnes comme de simples unités de bien-être ou de supposer que toute répartition produite par des règles formelles est juste.
Ses tensions sont elles aussi réelles. La théorie doit se traduire en institutions sans éroder la propriété, les incitations, la responsabilité personnelle ni les limites au pouvoir. Aucun principe abstrait ne démontre à lui seul qu’une politique précise fonctionnera. Mais la question laissée par Rawls reste féconde : si nous ignorions notre position future, pourrions-nous accepter, en tant que personnes libres et égales, les règles sous lesquelles nous devrons vivre ?