Écart de change : ce qu’il mesure, comment le calculer et ses effets

L’écart de change compare deux taux de change coexistants. Son calcul est simple, mais son interprétation exige de distinguer les marchés, les règles et les anticipations.

Daniel Sardá · Publié: · 9 min de lecture

Supposons qu’une autorité fixe le dollar à 100 unités de monnaie locale, alors que, sur un autre marché comparable, il s’échange à 150. La différence nominale est de 50 unités. Exprimé par rapport au taux officiel, l’écart de change est de 50 %.

Le calcul semble élémentaire. L’interprétation ne l’est pas. Avant de conclure qu’une monnaie est surévaluée, que l’inflation va augmenter ou qu’une cotation est la « vraie », il faut se demander quels marchés sont comparés, qui peut y intervenir et selon quelles règles.

Qu’est-ce que l’écart de change ?

L’écart de change est la différence entre deux taux de change qui coexistent pour une même monnaie. Il compare généralement un taux officiel à un autre taux, alternatif ou parallèle, mais peut aussi mesurer la distance entre deux taux officiels applicables à des usages différents.

Pour que la comparaison soit valable, les deux cotations doivent porter sur :

  • la même devise et la même monnaie locale ;
  • le même moment ou la même période ;
  • la même convention — par exemple, des unités de monnaie locale par dollar — ;
  • des opérations raisonnablement comparables.

Il convient aussi de comparer le même côté de la cotation. La méthode la plus rigoureuse consiste à utiliser le point médian entre les cours acheteur et vendeur sur chaque marché. Cela évite de confondre l’écart entre les marchés avec la marge prélevée par un intermédiaire au sein de l’un d’eux. Le Manuel de la balance des paiements du FMI distingue les transactions réalisées aux taux officiels de celles effectuées sur des marchés parallèles et recommande de les traiter séparément.

Le terme parallèle décrit un circuit distinct du circuit officiel ; il ne détermine pas à lui seul son statut juridique. Selon le pays, un taux alternatif peut se former sur un marché autorisé, toléré, restreint ou interdit.

Idée clé : un écart ne compare pas simplement deux chiffres. Il compare des prix formés sur des marchés, dans des conditions d’accès et selon des règles qui peuvent être différents.

Comment le calculer

Si les deux taux sont exprimés en unités de monnaie locale pour une unité de devise, une formule courante est :

Écart en pourcentage = ((taux alternatif − taux officiel) / taux officiel) × 100

Le dénominateur compte. Cette formule prend le taux officiel comme base et indique de combien la devise est plus chère sur le marché alternatif que sur le marché officiel. La littérature économique appelle cette mesure la prime du marché parallèle ; Agénor et Flood étudient cette prime et ses relations avec les anticipations et l’unification des marchés.

Revenons à l’exemple :

  1. Taux officiel : 100 unités par dollar.
  2. Taux alternatif : 150 unités par dollar.
  3. Différence nominale : 150 − 100 = 50.
  4. Écart en pourcentage : (50 / 100) × 100 = 50 %.

Le dollar sur le marché alternatif coûte donc 50 % de plus qu’au taux officiel. Il ne faut pas dire que les deux mesures valent « 50 » sans préciser les unités : l’une est une différence de 50 unités monétaires et l’autre une prime de 50 %.

Si l’on divisait par le taux alternatif, le résultat serait de 33,3 %. Ce calcul répond à une autre question : de combien le taux alternatif devrait-il baisser, en proportion de lui-même, pour atteindre le taux officiel ? Aucune de ces opérations arithmétiques n’est fausse, mais elles ne sont pas interchangeables. Pour communiquer un écart, il faut annoncer la base utilisée et s’y tenir.

Avec quoi ne pas confondre l’écart de change

Plusieurs expressions proches décrivent des phénomènes différents.

Ce n’est pas l’écart entre les cours acheteur et vendeur

Le spread est la différence entre le prix auquel un intermédiaire achète des devises et celui auquel il les vend au sein d’un même marché. L’écart de change compare des taux entre marchés ou segments. Comparer le cours acheteur officiel au cours vendeur parallèle mélange les deux phénomènes et majore ou minore le résultat.

Ce n’est ni une dévaluation ni une dépréciation

L’écart est un instantané : il compare deux taux à un moment donné. La dévaluation et la dépréciation décrivent un mouvement de la cotation dans le temps. Dans un régime administré, on parle généralement de dévaluation lorsque l’autorité modifie la parité ; dans un régime plus flexible, on parle de dépréciation lorsque la monnaie perd de la valeur sur le marché.

Il ne démontre pas à lui seul une surévaluation de la monnaie

Les taux comparés sont nominaux. Déterminer si une monnaie est chère ou bon marché en termes réels exige de prendre en compte les prix relatifs, la productivité et d’autres variables. Un écart important peut signaler une tension ou une segmentation, mais ne suffit pas à prouver un désalignement du taux de change réel.

Mise en garde : la cotation alternative renseigne sur un prix marginal, mais peut être peu liquide, risquée ou accessible à un petit nombre de participants. La qualifier de « vrai taux de change » efface ces limites.

Pourquoi des taux de change différents apparaissent

Un écart apparaît lorsqu’une même devise peut avoir des prix différents et que l’arbitrage ne parvient pas à les égaliser. Sur un marché sans barrières, quelqu’un pourrait acheter des dollars à 100 et les vendre à 150 jusqu’à faire disparaître cette différence. Si elle persiste, il existe généralement des coûts, des risques ou des restrictions qui empêchent de le faire librement.

Un contrôle des changes peut limiter qui achète des devises, en quelle quantité ou à quelles fins. Il peut aussi attribuer des taux préférentiels aux importations jugées prioritaires et des taux moins favorables à d’autres usages. Des taxes, des subventions, des dépôts préalables et des autorisations administratives peuvent produire des effets semblables à ceux d’un système de taux multiples, comme l’explique Saúl Lizondo dans une étude du FMI.

Mais les contrôles ne sont pas la seule explication possible. D’autres facteurs interviennent également :

  • la rareté des devises dans le circuit officiel ;
  • le coût et le risque des opérations dans le circuit alternatif ;
  • l’incertitude entourant les politiques monétaire et budgétaire ;
  • les anticipations de dévaluation ou de changements réglementaires ;
  • les différences de liquidité, de délais et d’accès entre les marchés.

Un taux préférentiel peut poursuivre un objectif de redistribution, comme rendre certaines importations moins chères. Dans le même temps, il accorde une subvention implicite à celui qui obtient la devise bon marché et peut imposer un coût implicite à celui qui en est exclu. La question institutionnelle ne se limite pas à l’intention : les critères d’accès, leur transparence et la possibilité de contester les décisions arbitraires comptent aussi.

Lorsque l’accès dépend d’autorisations discrétionnaires, les participants consacrent des ressources à l’obtention de l’avantage au lieu de produire de la valeur. La différence de prix modifie les incitations économiques : elle favorise la recherche de privilèges, la surfacturation des importations, la sous-facturation des exportations ou la revente, dès lors que le gain attendu dépasse les coûts et les risques.

Quels effets peut-il avoir ?

L’écart n’agit pas comme une force indépendante. Ses effets dépendent des opérations qui utilisent chaque taux, de la durée du système et des anticipations des ménages et des entreprises.

Prix et inflation. Si les importateurs n’ont pas accès aux dollars au taux officiel, ils peuvent calculer les coûts de remplacement avec un taux alternatif. L’anticipation d’un futur ajustement officiel peut également influer sur les contrats et les prix. Toutefois, la transmission du taux de change aux prix varie selon le pays et le contexte : une étude du FMI sur le pass-through montre qu’elle n’est ni constante ni de un pour un. L’écart ne cause donc pas mécaniquement toute inflation.

Commerce extérieur. Un taux officiel bon marché peut stimuler la demande d’importations subventionnées. Si les exportateurs doivent céder leurs devises à ce taux, ils reçoivent moins de monnaie locale que sur le marché alternatif et peuvent être incités à reporter les ventes, à modifier leur enregistrement ou à les faire passer par d’autres circuits. Les résultats concrets dépendent des règles et de leur respect.

Réserves. Lorsqu’une autorité vend des devises à un prix inférieur au prix alternatif et que la demande dépasse l’offre, elle peut rationner l’accès ou perdre des réserves. Mais l’observation d’un écart ne permet pas, à elle seule, de connaître la situation des réserves ni d’anticiper leur trajectoire.

Investissement et calcul économique. Deux prix pour une même devise rendent moins évident le choix du taux à utiliser pour évaluer les coûts, les recettes et les actifs. L’incertitude augmente si l’accès dépend de décisions changeantes. Cela peut raccourcir les horizons de planification, renchérir les couvertures et décourager les projets ; l’effet sera moindre si les règles sont stables et si chaque segment est bien délimité.

Répartition et arbitrage. Celui qui obtient des devises au taux le plus bas reçoit un avantage qui peut être important. Si l’allocation est opaque, cette rente favorise les relations privilégiées et le pouvoir discrétionnaire. Dans une perspective libérale, le problème central est institutionnel : la fragmentation des prix et les privilèges d’accès compliquent la coordination volontaire et affaiblissent l’égalité devant les règles générales.

Idée clé : un écart persistant ne reflète pas seulement une différence de prix ; il révèle que tous ne peuvent pas y réagir de la même manière. L’accès détermine qui reçoit l’avantage et qui supporte le coût.

Ce qu’indique un écart élevé et ce qu’il n’indique pas

Une prime élevée peut signaler que le taux officiel n’équilibre pas l’offre et la demande disponibles dans les conditions qui lui sont propres. Elle peut aussi condenser la crainte d’une dévaluation, une faible confiance dans la politique future ou une prime liée au risque d’opérer hors du circuit principal.

Elle ne permet pas d’identifier une cause unique. Deux pays affichant le même pourcentage peuvent avoir des régimes, des réserves, une profondeur de marché et des anticipations très différents. Elle ne permet pas non plus de déduire automatiquement le niveau futur du taux officiel ni l’inflation à venir.

Pour mieux l’interpréter, il convient d’examiner sa durée et sa tendance, le volume échangé sur chaque marché, les règles d’accès, l’écart entre les cours acheteur et vendeur, les réserves et l’ensemble des politiques monétaires et budgétaires. Une cotation isolée apporte moins d’informations qu’une série cohérente construite à partir d’opérations comparables.

Comment l’écart peut se résorber

La convergence peut se produire parce que le taux officiel augmente, parce que le taux alternatif baisse ou parce que les deux évoluent. Unifier les marchés d’un seul coup est une possibilité ; le faire progressivement en est une autre. Ce choix a des conséquences sur les prix relatifs, les contrats, les bilans et les groupes qui bénéficiaient auparavant de taux préférentiels.

Supprimer une restriction peut réduire l’arbitrage, mais faire disparaître l’écart à l’écran ne garantit pas une stabilité durable. Si les déséquilibres monétaires ou budgétaires, l’insuffisance des réserves, l’insécurité juridique ou les anticipations de nouvelles restrictions persistent, l’écart peut réapparaître sous une autre forme. Agénor et Flood soulignent précisément que les anticipations concernant la politique ultérieure influencent la trajectoire de la prime.

Une sortie durable exige des règles crédibles et une cohérence entre la politique de change et le reste de la politique économique. Elle exige aussi de reconnaître en toute transparence qui supporte les coûts du remplacement des subventions de change et, si l’on souhaite protéger les personnes vulnérables, d’utiliser des instruments plus directs et dont l’utilisation puisse être contrôlée.

L’écart de change est, en somme, un indicateur utile des prix, des anticipations et des institutions. Sa formule tient sur une ligne ; sa signification dépend de tout ce que cette ligne laisse de côté. Bien mesuré, il aide à détecter la segmentation et les tensions. Mal interprété, il transforme un signal partiel en diagnostic global.

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