Culture de l’annulation : ce qu’elle est et sa différence avec la censure

La culture de l’annulation réunit des pratiques très différentes : du retrait de soutien aux pressions sur des tiers pour qu’ils sanctionnent. Distinguer acteurs, moyens et conséquences permet de les évaluer plus rigoureusement.

Daniel Sardá · Publié: · 7 min de lecture

L’expression culture de l’annulation décrit, de manière controversée, un processus dans lequel une conduite jugée inacceptable provoque une dénonciation publique, un retrait de soutien et, parfois, des pressions pour que d’autres personnes ou organisations imposent des conséquences. Elle peut toucher une personnalité connue, un salarié, une entreprise ou toute personne exposée devant un public.

La définition exige cette prudence, car « annuler » ne désigne pas une seule action. Cela peut signifier cesser de suivre un compte, refuser d’acheter un produit, contester publiquement une idée, demander un licenciement ou tenter d’empêcher quelqu’un de parler. Réunir toutes ces conduites sous une même étiquette rend plus difficile la compréhension de ce qui s’est passé et de la légitimité de la réponse.

Idée clé : L’annulation n’est pas un acte unique. Il convient d’identifier qui dénonce, qui amplifie, qui décide et quelle conséquence est imposée.

Comment fonctionne une annulation

Bien qu’il n’existe pas de séquence universelle, on distingue généralement plusieurs étapes. D’abord apparaît une mise en cause : une publication, une conduite ou une déclaration est présentée comme une transgression. Ensuite, d’autres personnes peuvent amplifier l’accusation, retirer leur soutien ou exiger une réponse. Enfin, un tiers capable d’agir — par exemple un employeur, une plateforme, une maison d’édition ou un établissement d’enseignement — décide s’il y aura une conséquence.

Cette dernière distinction est importante. Une foule numérique peut exercer une pression, mais elle n’a normalement pas, à elle seule, le pouvoir de licencier, de suspendre un compte ou d’annuler une invitation. L’étude d’Hervé Saint-Louis sur la sanction sociale souligne précisément le rôle de ces tiers et avertit que les effets peuvent se répartir de manière inégale. Celui qui possède des ressources, une notoriété ou un accès à d’autres publics dispose généralement de plus d’options pour se défendre qu’une personne inconnue.

L’amplification ne prouve pas non plus que l’accusation soit vraie. Une capture d’écran peut être authentique tout en omettant le contexte. Elle peut aussi montrer clairement une conduite répréhensible. C’est pourquoi il faut distinguer les éléments de preuve disponibles, leur interprétation, la réponse de la personne mise en cause et les éventuelles corrections ultérieures.

Critique, boycott, harcèlement et censure sont des choses différentes

Le débat devient plus clair lorsqu’on abandonne l’étiquette générale pour décrire la conduite concrète :

  • Critique : exprimer un désaccord, réfuter une idée ou désapprouver une conduite. Elle peut être sévère sans constituer une censure.
  • Boycott volontaire : cesser d’acheter, de suivre ou de soutenir, et inviter les autres à en faire autant sans menaces ni force.
  • Ostracisme ou sanction sociale : exclure quelqu’un de certains espaces ou relations en réponse à une conduite.
  • Harcèlement coordonné : harceler, menacer, divulguer des données privées ou tenter de nuire par une campagne ciblée.
  • Décision privée : une organisation met fin à une relation ou la modifie selon ses propres règles et intérêts.
  • Sanction étatique : une autorité utilise la puissance publique pour interdire, punir ou restreindre une expression.

Une même controverse peut contenir plusieurs de ces actions. Supposons qu’un auteur publie une opinion impopulaire. Certains lecteurs la critiquent ; d’autres cessent d’acheter ses livres ; plusieurs comptes le menacent ; une librairie décide de ne pas l’inviter à un événement ; et une autorité tente d’interdire l’œuvre. Tous réagissent au même fait, mais ils exercent des pouvoirs différents et doivent être évalués selon des critères différents.

La liberté d’expression protège l’échange des idées et limite avant tout le pouvoir de l’État. Selon l’Observation générale no 34 du Comité des droits de l’homme de l’ONU, les restrictions étatiques à l’expression doivent être prévues par la loi et satisfaire aux exigences de nécessité et de proportionnalité. Une critique citoyenne ou la décision de ne pas acheter un livre n’équivaut pas à cette intervention publique.

Cela ne signifie pas que toute décision privée soit juste. Une entreprise peut réagir précipitamment, une plateforme peut appliquer des règles opaques et une campagne peut produire une sanction disproportionnée. La différence est institutionnelle : l’acteur, le pouvoir employé, les garanties exigibles et les recours disponibles changent.

Distinction utile : Une conséquence privée peut être arbitraire ou préjudiciable sans devenir pour autant une censure étatique. Bien nommer le pouvoir en jeu permet de réclamer le recours approprié.

Obligation de rendre des comptes ou punition collective ?

Ceux qui défendent certaines pratiques appelées « annulation » soutiennent que retirer son soutien est une forme de capacité d’agir. Un public n’est pas obligé de consommer une œuvre, de financer une entreprise ou de maintenir son soutien à une personnalité publique. Meredith D. Clark interprète une partie de ces pratiques numériques comme des demandes de responsabilité et avertit que l’étiquette « culture de l’annulation » peut masquer les rapports de pouvoir à l’origine de la dénonciation.

L’argument mérite attention. Critiquer, organiser un boycott pacifique et demander des explications sont des usages légitimes de l’expression et de l’association volontaire. Ils peuvent aussi permettre à des personnes auparavant ignorées de documenter des abus ou de contester le récit d’institutions influentes. Invoquer la liberté d’expression ne confère pas de droit aux applaudissements, aux contrats ou à l’immunité face à la critique.

Mais l’exigence de rendre des comptes perd en qualité lorsque l’accusation remplace la preuve, lorsque chaque participant rivalise pour accroître la punition ou lorsqu’il n’existe aucune voie pour corriger les erreurs. Sur internet, des publics disposant d’informations fragmentaires peuvent rapidement passer de la discussion d’une conduite à la poursuite d’une personne dans tous les domaines de sa vie. La responsabilité pour un acte concret se transforme alors en condamnation indéfinie de son identité.

Dans une perspective libérale, la liberté de critiquer et de s’associer compte autant que la tolérance du désaccord, la responsabilité individuelle et les limites au pouvoir. Toute réponse sociale n’a pas besoin de reproduire une procédure judiciaire. Toutefois, plus la conséquence est grave et irréversible, plus il est raisonnable d’exiger des éléments de preuve, une possibilité de répondre et une décision proportionnée. Les plateformes devraient en outre proposer des règles compréhensibles et des mécanismes de réclamation, comme le recommandent les principes directeurs de l’UNESCO pour la gouvernance des plateformes numériques.

Cinq questions pour évaluer une controverse

Plutôt que de décider à l’avance que toute annulation relève de la justice ou de la censure, il convient d’examiner le cas à l’aide de cinq questions.

1. Que sait-on et avec quel degré de certitude ?

Il faut distinguer les documents, les témoignages, les déductions et les rumeurs. La répétition massive d’une affirmation n’accroît pas en elle-même sa véracité. Si l’information change, ceux qui ont diffusé l’accusation ont aussi la responsabilité de rectifier.

2. Qui agit et quel pouvoir possède-t-il ?

Une personne qui exprime son rejet n’est pas comparable à un employeur capable de supprimer un revenu, à une plateforme qui contrôle l’accès à un public ou à un gouvernement qui peut imposer des amendes et des peines de prison. Le pouvoir relatif entre celui qui dénonce et celui qui est dénoncé compte aussi.

3. Quelle conduite est mise en cause ?

Une menace, une fraude ou un abus ne sont pas équivalents à une erreur, à une opinion discutable ou à une phrase ambiguë. Évaluer la conduite concrète évite de faire de tout désaccord moral une seule catégorie.

4. La réponse est-elle proportionnée ?

En dehors de son sens juridique strict, la proportionnalité sert ici de critère de prudence. Une correction publique peut répondre à une donnée fausse ; une suspension temporaire, à une infraction délimitée. Exiger qu’une personne perde toute possibilité d’emploi pour une erreur mineure pose un problème différent.

5. Existe-t-il un espace pour répondre, réparer et revenir ?

Une culture de responsabilité a besoin de plus que des sanctions. Elle doit admettre les explications, les excuses, la réparation, l’apprentissage et le réexamen des décisions. Si aucune conduite ne permet de retrouver la confiance, l’incitation cesse d’être de réparer le préjudice et devient de dissimuler ses erreurs ou d’éviter toute conversation difficile.

Critère pratique : Plus le pouvoir de celui qui sanctionne est grand et plus le préjudice est irréversible, plus l’exigence de preuves, de proportionnalité et de réexamen doit être forte.

Préserver le désaccord sans supprimer la responsabilité

La culture de l’annulation ne peut pas être jugée comme un bloc uniforme. Sous le même nom apparaissent la critique légitime, le boycott volontaire, des décisions privées contestables, des campagnes de harcèlement et, dans certains cas, des restrictions étatiques. Les confondre sert peu la liberté comme la justice.

Une société ouverte doit permettre les dénonciations, les réponses et les associations volontaires. Elle doit aussi résister aux accusations sans preuve, au harcèlement et aux sanctions qui n’admettent aucune rectification. Le but n’est de garantir à personne un public ni de le libérer des conséquences de ses actes. Il est de conserver un espace dans lequel la responsabilité ne détruit pas le pluralisme et où le désaccord ne devient pas une lutte pour chasser l’autre de la vie publique.

Articles associés