Bimonétarisme : définition et fonctionnement

Le bimonétarisme apparaît lorsque deux monnaies jouent un rôle significatif dans une économie, même si elles ne remplissent pas les mêmes fonctions et ne partagent pas le même statut juridique.

Daniel Sardá · Publié: · 9 min de lecture

Une famille perçoit ses revenus et paie ses courses au supermarché en monnaie locale, mais calcule le prix d’un logement et conserve une partie de son épargne en dollars. Dans cette économie, deux références monétaires circulent, même si elles ne sont pas utilisées de la même manière. Cette répartition des tâches est la clé pour comprendre le bimonétarisme.

Le terme décrit la coexistence significative de deux monnaies au sein d’une économie. Il n’exige ni qu’elles aient toutes deux cours légal ni qu’elles soient acceptées de la même façon dans toutes les transactions. Il ne désigne pas non plus un régime juridique unique : il peut naître de décisions privées, de règles officielles ou d’une combinaison des deux.

Compter le nombre de monnaies présentes dans un portefeuille ne suffit donc pas. La question utile est ailleurs : quelle fonction chacune remplit-elle ?

Idée clé : Une économie peut être bimonétaire même si la seconde monnaie ne sert pas à acheter le café quotidien : il suffit qu’elle joue un rôle significatif dans l’épargne, les prix, les contrats ou le crédit.

Comment se répartissent les fonctions de la monnaie ?

La monnaie est généralement analysée à partir de trois fonctions. Elle sert de moyen d’échange lorsqu’elle est remise pour acheter des biens et des services ; d’unité de compte lorsqu’elle permet d’exprimer et de comparer les prix ; et de réserve de valeur lorsqu’elle transfère du pouvoir d’achat vers l’avenir.

Dans une économie qui possède une seule monnaie stable, les trois fonctions se concentrent généralement sur celle-ci. Dans un système bimonétaire, elles peuvent se séparer. La monnaie locale peut dominer les salaires, les impôts et les achats quotidiens, tandis qu’une devise est utilisée pour épargner ou pour fixer des contrats à long terme. Cette répartition n’est pas nécessairement complète ni permanente : elle évolue selon le type d’opération, les règles et les anticipations.

Imaginons une petite entreprise qui tient sa comptabilité et encaisse les paiements de ses clients locaux en pesos, mais évalue le prix d’une machine importée en dollars. Pour ses opérations quotidiennes, le peso fonctionne comme moyen de paiement et unité de compte. Pour évaluer un investissement qui dépend de l’étranger, le dollar devient la référence. Deux monnaies interviennent dans des décisions différentes sans occuper exactement la même place.

Cette approche fonctionnelle évite une confusion fréquente. Posséder de l’épargne en devises ne signifie pas, à soi seul, que toute l’économie est dollarisée. Mais si la monnaie étrangère acquiert un rôle étendu et persistant dans les dépôts, les contrats, les prix ou les paiements, il existe bien une forme significative de substitution monétaire.

Deux axes distincts : les règles et l’intensité de l’usage

Le bimonétarisme ne fonctionne pas toujours de la même manière. Il convient de le distinguer selon deux questions indépendantes.

La première est de savoir quelle reconnaissance juridique possède la seconde monnaie :

  • Dans le bimonétarisme de facto, les personnes utilisent habituellement une monnaie étrangère, bien que la monnaie nationale conserve seule le cours légal.
  • Dans le bimonétarisme de jure, les règles reconnaissent formellement l’usage des deux monnaies pour certaines obligations ou certains paiements.

La seconde question est de savoir jusqu’où va l’usage. Il peut être partiel et se concentrer sur l’épargne, certains biens ou certains contrats. Ou il peut être large et englober les prix, les dépôts, le crédit et une part importante des achats quotidiens.

Ces axes ne doivent pas être mêlés. Une monnaie peut être légalement admise et pourtant peu utilisée. Elle peut aussi ne pas avoir cours légal tout en jouant un rôle économique très large. Le cours légal définit la manière dont l’ordre juridique traite une monnaie ; l’usage effectif dépend de ce que les personnes acceptent et préfèrent, ainsi que des contraintes auxquelles elles font face.

Distinction utile : « De facto ou de jure » décrit le statut institutionnel. « Partiel ou large » décrit l’étendue de l’usage. Ce ne sont pas des synonymes.

Le bimonétarisme n’est pas la même chose que la dollarisation

Bien que les termes apparaissent souvent ensemble, ils décrivent des situations différentes.

Le bimonétarisme est la catégorie la plus large : deux monnaies remplissent des fonctions significatives, à des degrés de reconnaissance et d’usage différents. La seconde monnaie peut être le dollar, l’euro ou une autre devise.

La dollarisation partielle est une forme spécifique. Le dollar remplit certaines fonctions tandis que la monnaie locale continue d’exister et d’être utilisée. En revanche, dans la dollarisation complète, le dollar remplace officiellement la monnaie nationale comme moyen de paiement légal prédominant ou exclusif. Toute économie bimonétaire ne s’achemine donc pas nécessairement vers une dollarisation complète.

La convertibilité n’équivaut pas non plus au bimonétarisme. C’est une règle qui permet d’échanger la monnaie locale contre une autre monnaie à un taux ou à des conditions déterminés. Elle peut faciliter la coexistence de deux monnaies, mais le concept renvoie à l’engagement de conversion, et non à la répartition pratique des fonctions monétaires.

La concurrence entre monnaies suppose que les utilisateurs puissent choisir entre différentes possibilités monétaires. Un environnement bimonétaire peut élargir ce choix, mais la simple coexistence ne garantit pas une libre concurrence. Les impôts, les contrôles des changes, les règles bancaires et celles du cours légal peuvent favoriser ou restreindre une option.

Enfin, le bimétallisme lie un système monétaire à deux métaux, traditionnellement l’or et l’argent. Le monétarisme est un courant de pensée macroéconomique qui souligne le rôle de l’offre de monnaie. Aucun de ces deux concepts n’est synonyme de bimonétarisme.

Pourquoi une économie bimonétaire apparaît-elle ?

Il n’existe pas de cause unique. Une inflation élevée et la dévaluation monétaire peuvent pousser les ménages et les entreprises à chercher une autre réserve de valeur. Si la monnaie locale perd rapidement ou de manière imprévisible son pouvoir d’achat, une devise peut sembler plus adaptée pour épargner ou convenir de paiements futurs.

Mais l’inflation n’explique pas tous les cas ni toute leur persistance. L’histoire des contrats, l’intégration commerciale et financière, la disponibilité des instruments bancaires, les envois de fonds, la proximité avec une autre économie et les réglementations jouent aussi un rôle. Une pratique acquise peut se maintenir même après une amélioration de la stabilité : modifier les contrats, les habitudes de calcul et les préférences d’épargne prend du temps.

La confiance compte également, mais elle ne doit pas être traitée comme une émotion isolée. Elle se construit — ou se dégrade — à travers des expériences concrètes : stabilité des prix, respect des contrats, accès aux dépôts, prévisibilité budgétaire et monétaire, et limites à l’usage discrétionnaire du pouvoir public.

L’Argentine offre un exemple connu de répartition fonctionnelle : le peso peut dominer les paiements ordinaires, tandis que le dollar sert de référence pour une partie de l’épargne et certains contrats. L’intérêt du cas ne réside pas dans sa présentation comme modèle universel, mais dans le fait de montrer que les fonctions monétaires peuvent rester séparées pendant de longues périodes.

Quels choix ouvre-t-il et quels coûts peut-il créer ?

Du point de vue de la liberté contractuelle, disposer de deux monnaies peut élargir la marge de choix. Une personne peut protéger une partie de son épargne dans une unité qu’elle considère comme plus stable ; une entreprise peut conclure un contrat dans la monnaie liée à ses coûts ; et les parties peuvent répartir certains risques par des contrats volontaires.

Cette possibilité ne supprime toutefois pas les coûts de coordination. Comparer les prix dans deux unités, convertir les soldes et anticiper les variations du taux de change exige de l’information. Les commerces et les consommateurs peuvent supporter des commissions ou des écarts entre cours d’achat et de vente. De plus, tous n’accèdent pas avec la même facilité aux devises, aux comptes ou aux mécanismes de couverture.

Le risque le plus visible apparaît avec le décalage entre les monnaies des revenus et des dettes. Supposons qu’un ménage perçoive ses revenus en monnaie locale, mais contracte une dette en dollars. Si la monnaie locale se déprécie, il aura besoin d’une part plus importante de ses revenus pour payer la même échéance en dollars. La dette n’a pas changé dans sa monnaie d’origine ; c’est son poids sur les revenus du débiteur qui a changé. Une entreprise qui vend localement et emprunte en devises rencontre un problème semblable.

Mise en garde : Choisir une monnaie plus stable pour épargner ne rend pas prudent tout endettement dans cette monnaie. La monnaie des revenus compte autant que celle du prêt.

Le bimonétarisme conditionne aussi la politique économique. Lorsqu’une part considérable de l’épargne, du crédit ou des contrats est libellée en monnaie étrangère, les décisions de la banque centrale concernant la monnaie locale se transmettent de manière inégale à l’économie. Une dépréciation peut aider certains secteurs exportateurs, mais dégrader les bilans de ceux qui doivent rembourser en devises. Le résultat dépend de l’importance de cet usage, de la structure financière et des règles en vigueur ; il ne peut se résumer à l’affirmation absolue selon laquelle deux monnaies « disciplinent » l’État ou neutralisent toute politique monétaire.

Comment reconnaître le bimonétarisme en pratique ?

Pour établir le diagnostic d’une économie, il ne suffit pas de demander si certains commerces acceptent les dollars. Il convient d’observer une série plus complète de questions :

  1. Dans quelle monnaie les prix sont-ils exprimés et les comptes tenus ?
  2. Quelle monnaie est utilisée pour les paiements quotidiens et quelle autre pour les opérations importantes ?
  3. Où l’épargne est-elle conservée et dans quelle monnaie les dépôts sont-ils libellés ?
  4. Dans quelle monnaie les loyers, les crédits et les contrats à long terme sont-ils convenus ?
  5. Quelle monnaie la loi reconnaît-elle et quelles restrictions pèsent sur chaque option ?

Les réponses peuvent révéler une coexistence limitée à l’épargne, une dollarisation financière, un large usage transactionnel ou un régime formel admettant deux monnaies. « Bimonétarisme » nomme le phénomène général ; un diagnostic précis exige d’en spécifier les fonctions, l’ampleur et les règles.

Règle pratique : Pour identifier le bimonétarisme, regardez moins le nom du régime que la monnaie dans laquelle les personnes perçoivent leurs revenus, paient, calculent, épargnent et s’endettent.

Cette distinction permet d’évaluer le phénomène sans le transformer d’emblée en recette politique. Le choix monétaire peut révéler des préférences légitimes et offrir une protection contre certains risques. Il peut aussi transférer des risques de change, accroître les coûts et s’exercer dans le cadre de règles qui ne traitent pas les deux monnaies de la même manière. Comprendre qui utilise chaque monnaie, à quelles fins et à quelles conditions est plus éclairant que d’affirmer simplement que « deux monnaies circulent ».

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