Préférence pour la liquidité : pourquoi voulons-nous garder de l’argent disponible ?

La préférence pour la liquidité explique pourquoi les personnes et les entreprises conservent des encaisses monétaires, même lorsque d’autres actifs peuvent leur offrir un rendement.

Daniel Sardá · Publié: · 8 min de lecture

Une famille reçoit ses revenus et doit décider de leur usage. Une partie reste disponible pour les achats du mois ; une autre sert de réserve en cas d’urgence ; le reste peut être placé sur un dépôt ou dans un actif offrant un rendement. Garder de l’argent à portée de main présente un avantage évident : cela permet d’agir sans délai. Mais cela peut aussi avoir un coût : renoncer à ce que rapporterait une autre solution.

La préférence pour la liquidité décrit précisément ce choix. Dans la théorie de John Maynard Keynes, elle exprime la quantité de monnaie que le public souhaite conserver plutôt que de l’échanger contre des actifs moins liquides. Elle ne décrit pas un attachement irrationnel aux billets et n’affirme pas que tout le monde souhaite accumuler des espèces. Elle désigne une demande de disponibilité immédiate qui dépend des besoins de paiement, de l’incertitude et des anticipations concernant les actifs et l’intérêt.

Idée clé : conserver de la monnaie procure une capacité de décision immédiate ; son coût est le rendement alternatif auquel on renonce.

Disponibilité et rendement : le choix fondamental

La monnaie permet de payer et sert généralement de référence pour exprimer les prix et les dettes. Cette disponibilité la distingue d’un investissement qu’il faudra peut-être vendre, qui possède une échéance ou qui peut perdre de la valeur avant d’être converti en moyens de paiement.

La contrepartie est le coût d’opportunité. Si une encaisse monétaire ne rapporte pas d’intérêt et qu’un actif comparable en rapporte, conserver cette encaisse implique de renoncer à ce rendement. Plus l’écart entre les deux rendements est grand, plus l’incitation à réduire la part conservée sous forme de monnaie est forte, toutes choses égales par ailleurs.

La comparaison n’est pas toujours aussi nette. Certains dépôts rapportent des intérêts ; vendre un actif peut occasionner des coûts ; et la valeur future d’un investissement est incertaine. Ce qui compte est la combinaison concrète de rémunération, de facilité d’utilisation, de risque et de conversion.

Le revenu et l’activité comptent eux aussi. Une famille ayant davantage de paiements à effectuer ou une entreprise réalisant un plus grand volume d’opérations a généralement besoin d’encaisses plus élevées. L’accès au crédit, la fréquence de perception des revenus et l’organisation des systèmes de paiement peuvent modifier ce besoin. Cette perspective relie la préférence pour la liquidité à la demande de monnaie, sans en épuiser tous les déterminants.

Trois raisons de conserver des encaisses monétaires

Au chapitre 15 de la Théorie générale, Keynes a regroupé la préférence pour la liquidité en trois grands motifs : transaction, précaution et spéculation. Ce sont des façons de comprendre pourquoi on conserve de la monnaie, et non des compartiments étanches ou des catégories différentes de monnaie.

Payer les opérations habituelles

Le motif de transaction naît du décalage entre encaissements et paiements. La famille de l’exemple ne dépense pas tout son revenu le jour où elle le reçoit : elle en conserve une partie pour l’alimentation, les transports, les services et d’autres achats. Une entreprise fait de même lorsqu’elle garde des fonds pour les salaires, les fournisseurs et les dépenses de fonctionnement.

Keynes distinguait, au sein de ce motif, les besoins associés au revenu personnel et ceux liés à l’activité des entreprises. Dans les deux cas, le point central est le même : les échanges n’interviennent pas tous simultanément, d’où l’utilité d’un relais monétaire entre les entrées et les sorties.

Répondre à ce qui n’était pas prévu

Le motif de précaution couvre les aléas. Une réparation inattendue, un retard d’encaissement ou une occasion exigeant une décision rapide peuvent justifier une réserve accessible. La famille conserve alors une marge qui n’est pas affectée à un achat précis, mais réduit le coût d’une surprise.

L’incertitude peut accroître la valeur de cette souplesse, sans produire une réponse identique en toutes circonstances. Si les personnes se méfient d’une monnaie, par exemple, elles peuvent rechercher de la disponibilité dans une autre monnaie ou dans des actifs facilement convertibles. Vouloir des liquidités ne revient pas nécessairement à vouloir davantage d’unités de la monnaie locale.

Attendre avant d’acheter d’autres actifs

Le motif de spéculation désigne la décision de conserver de la monnaie pendant l’évaluation d’autres possibilités financières. Dans le cadre de Keynes, les anticipations concernant l’évolution de l’intérêt et du prix des obligations pouvaient conduire quelqu’un à préférer attendre : acheter une obligation juste avant une baisse anticipée de son prix entraînerait une perte.

« Spéculatif » ne signifie pas ici parier de manière téméraire. Cela signifie que le choix de portefeuille intègre une opinion sur l’avenir. La famille peut laisser temporairement une partie de ses ressources sous forme de monnaie parce qu’elle juge le rendement disponible insuffisant ou le risque de les déplacer à ce moment excessif.

Distinction utile : les trois motifs peuvent coexister dans une même encaisse. Un compte ne comporte pas d’étiquettes séparant l’argent destiné aux paiements, aux urgences et à l’attente.

Quel est son lien avec le taux d’intérêt ?

Keynes présentait l’intérêt comme la récompense de la renonciation à la liquidité pendant un certain temps. Dans son schéma, la quantité de monnaie et la préférence du public pour sa conservation contribuent à déterminer le taux d’intérêt. Pour une offre de monnaie donnée, si de nombreuses personnes souhaitent détenir des encaisses, une incitation suffisante doit exister pour qu’elles acceptent d’autres actifs.

La relation passe aussi par le coût d’opportunité. Lorsque le rendement de solutions comparables augmente, conserver de la monnaie peu ou pas rémunérée devient relativement plus cher. La formulation contemporaine de la demande de monnaie exprime généralement cette décision comme un choix de portefeuille et s’intéresse à l’écart de rendement, plutôt qu’à un taux isolé.

Cela ne signifie pas que toute augmentation de la quantité de monnaie réduit automatiquement l’intérêt, ni qu’il existe un enchaînement mécanique de l’intérêt à l’investissement et à l’emploi. Les anticipations peuvent changer et la demande d’encaisses peut absorber une part importante de la monnaie supplémentaire. De plus, les taux observés intègrent la durée, le risque de défaut, l’inflation anticipée, la réglementation et les institutions. La préférence pour la liquidité éclaire une partie du mécanisme ; elle ne remplace pas une théorie complète de l’ensemble des taux.

L’exemple envisagé comme une décision unique

Revenons à la famille. Son encaisse disponible remplit d’abord une fonction opérationnelle : couvrir les paiements jusqu’au prochain revenu. Elle y ajoute une réserve pour les imprévus. Elle compare ensuite la monnaie restante avec un dépôt rémunéré ou une obligation.

Si l’actif offre un faible rendement et que le vendre avant terme est coûteux, la disponibilité pèse davantage. Si le rendement s’améliore et que la famille pense ne pas avoir besoin de ces fonds, elle peut accepter une liquidité moindre. Un changement de ses revenus, du calendrier de ses paiements ou de ses anticipations modifie la répartition, même si son patrimoine total reste identique.

Demander de la monnaie signifie, en ce sens, vouloir détenir des encaisses, et non vouloir dépenser davantage. Cela ne signifie pas non plus que la monnaie disparaît lorsqu’une personne achète un actif : elle passe entre les mains du vendeur. La théorie cherche à expliquer quelles conditions permettent que, pour l’ensemble du public, la quantité disponible soit compatible avec les encaisses que chacun souhaite conserver.

Des concepts proches qui ne signifient pas la même chose

Plusieurs expressions similaires peuvent brouiller l’idée :

  • La liquidité d’un actif est la facilité avec laquelle il peut être utilisé ou converti en moyens de paiement sans perte importante. La préférence pour la liquidité est un choix concernant la quantité de valeur à conserver sous forme monétaire.
  • La prime de liquidité est une compensation exigée pour supporter une moindre facilité de vente ou de conversion. Ce n’est pas un autre nom de la demande keynésienne de monnaie.
  • La préférence temporelle compare la valeur attribuée à des biens disponibles à des moments différents. La préférence pour la liquidité porte sur la forme sous laquelle les ressources sont conservées et sur le degré de disponibilité souhaité. Les deux perspectives peuvent intervenir dans les théories de l’intérêt, mais elles ne sont pas équivalentes.
  • La trappe à liquidité est un cas limite, et non toute situation dans laquelle les personnes souhaitent des réserves élevées. Elle désigne des circonstances où une quantité de monnaie accrue est absorbée par la demande d’encaisses sans réduire efficacement l’intérêt.
Avertissement : une forte préférence pour la liquidité ne suffit pas à diagnostiquer une trappe à liquidité et ne justifie pas à elle seule une mesure de politique monétaire.

Ce qu’explique la théorie et ses limites

L’apport durable du concept est de montrer que la monnaie constitue aussi un choix de portefeuille. Les personnes ne conservent pas des encaisses seulement par inertie : elles apprécient les services rendus par la disponibilité et les comparent à leur coût. Le revenu, les opérations, l’incertitude et les anticipations aident à comprendre pourquoi cet équilibre change.

Mais le mesurer est difficile. Les innovations financières brouillent la frontière entre la monnaie et les autres actifs : un compte rémunéré, une ligne de crédit ou un instrument vendable en quelques secondes peuvent combiner des caractéristiques auparavant séparées. La relation entre encaisses, revenu et intérêt ne reste pas nécessairement stable en tout lieu et à toute époque.

D’autres traditions expliquent en outre l’intérêt par la préférence temporelle ou par le marché des fonds prêtables. Reconnaître ce désaccord évite de transformer un outil analytique en conclusion idéologique. La théorie keynésienne de la préférence pour la liquidité aide à expliquer pourquoi la disponibilité a de la valeur et pourquoi les anticipations influent sur la demande de monnaie. Elle ne démontre pas, à elle seule, quelle politique adopter ni qu’une seule cause gouverne l’intérêt.

La question utile que laisse ce concept n’est pas de savoir si le public « aime les espèces », mais ce qu’il obtient en conservant une capacité de paiement immédiate et à quoi il renonce pour l’obtenir. C’est là, dans l’arbitrage entre souplesse et rendement, que réside son véritable pouvoir explicatif.

Sources

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