Liberté de pensée : définition et portée de sa protection

Former, conserver et faire évoluer ses convictions sans contrainte constitue le cœur de la liberté de pensée. Pour la comprendre, il faut distinguer penser, communiquer et agir.

Daniel Sardá · Publié: · 7 min de lecture

La liberté de pensée protège la possibilité de former, de conserver et de réviser des idées et des convictions sans imposition coercitive. Elle a pour cœur la sphère intérieure de chaque personne : ce qu’elle croit, ce dont elle doute ou ce qu’elle tient pour vrai, même si elle ne le communique jamais.

Ce droit est reconnu aux côtés de la liberté de conscience et de religion à l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Mais sa portée ne se limite pas à la foi. Il compte aussi lorsqu’on change de conviction politique, que l’on reconsidère un jugement moral ou que l’on conserve une idée rejetée par les autres.

Pour le comprendre, il est utile de suivre un cheminement : d’abord ce que nous pensons ; ensuite, la manière dont nous le communiquons ; enfin, ce que nous faisons. Ces domaines sont liés, mais soulèvent des questions distinctes et bénéficient de protections différentes.

Ce que protège la sphère intérieure

La protection de la pensée ne dépend pas du fait qu’une idée soit populaire, raisonnable ou partagée par les autorités. Exiger un examen de sa justesse avant de la reconnaître permettrait au pouvoir de décider qui mérite d’avoir ses propres convictions.

Le Comité des droits de l’homme interprète au sens large l’article 18 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques — PIDCP. Il y inclut les croyances théistes, non théistes et athées, ainsi que le fait de ne professer aucune religion. Son Observation générale 22, paragraphes 1–3, précise également que personne ne peut être contraint de révéler ses pensées ou son appartenance religieuse.

Cette sphère intérieure comprend le fait de conserver une conviction comme de l’abandonner. Protéger uniquement les croyances reçues dans l’enfance n’aurait pas de sens : l’autonomie exige aussi de pouvoir les réviser. Il n’est pas non plus nécessaire de remplacer une certitude par une autre ; le doute n’a pas besoin d’être levé pour mériter le respect.

Idée clé : la protection de vos convictions ne dépend pas du fait que d’autres personnes les jugent vraies ou précieuses.

Parler de liberté intérieure ne signifie pas non plus que nous pensons sans subir d’influences. Nous apprenons auprès de nos proches, dans les livres, auprès d’enseignants et au fil des conversations. La différence pertinente se situe entre recevoir des raisons que nous pouvons examiner et subir une imposition visant à forcer notre adhésion.

Pensée, conscience, religion et expression

Ces termes se recoupent, mais les distinguer aide à cerner ce qui est en jeu. À titre de repère, la pensée englobe les idées et les convictions en général ; la liberté de conscience se rapporte particulièrement au jugement moral ; et la liberté religieuse protège le fait d’avoir ou d’adopter une religion ou une conviction et de la manifester.

La liberté d’expression passe au premier plan lorsque nous communiquons des idées, ou que nous recherchons et recevons des informations. L’article 19 de la Déclaration universelle reconnaît ces dimensions. Une même expérience peut mettre en jeu plusieurs libertés : expliquer pourquoi nous avons changé de religion associe convictions, conscience et communication.

La libre-pensée, quant à elle, désigne une attitude philosophique d’indépendance à l’égard de l’autorité ou du dogme. Elle n’est pas une condition pour bénéficier de ce droit. La maîtrise de l’esprit critique ne l’est pas davantage : bien argumenter est une capacité que nous pouvons cultiver ; disposer de la liberté de pensée est une protection qu’il n’est pas nécessaire de mériter en démontrant cette capacité.

Ici, « intérieur » ne signifie pas « à l’intérieur de chez soi ». Une pratique religieuse accomplie en privé reste une manifestation de convictions. L’essentiel est de distinguer la conviction de son extériorisation, sans supposer que chaque acte relève d’une seule catégorie.

Deux situations pour comprendre la différence

Changer de croyance sans demander la permission

Imaginons une personne adulte qui ne partage plus la religion de sa famille. Elle lit, échange et finit par adopter une autre croyance, ou aucune. La révision de ses convictions appartient au cœur de la liberté de pensée.

Ses proches peuvent exprimer leur désaccord et présenter des arguments. Une conversation inconfortable n’équivaut pas, à elle seule, à une contrainte. Il en irait autrement si l’on cherchait à imposer l’adhésion par des menaces de violence : il ne s’agirait plus de convaincre par des raisons.

Si cette personne décide de parler de son changement, elle exerce aussi sa liberté d’expression. Si elle participe à une cérémonie, elle manifeste une croyance. Cet exemple montre pourquoi protéger la décision intérieure et analyser les conditions d’une activité extérieure sont deux tâches différentes.

Communiquer une opinion et recevoir une réfutation

Pensons maintenant à quelqu’un qui publie une opinion sur la manière dont l’éducation devrait être organisée. Une autre personne lui répond en relevant des erreurs et en défendant la position opposée. La réfutation, même ferme, ne supprime pas la liberté de pensée de la personne qui s’est exprimée en premier.

Défendre le droit de soutenir une idée n’oblige pas à approuver son contenu. La discussion peut conduire à maintenir cette opinion, à la nuancer ou à en changer. Le Comité reconnaît expressément la liberté de changer d’opinion au paragraphe 9 de son Observation générale 34.

Si la discussion se transforme en agression physique, l’analyse doit prendre en compte ce comportement et les droits de la personne agressée. Invoquer une conviction ne transforme pas n’importe quel acte en exercice protégé d’une liberté. Inversement, un comportement concret n’autorise pas à interdire la pensée qu’on lui attribue.

Idée clé : pour évaluer un conflit, il est utile de distinguer le fait d’avoir une conviction, de l’exprimer et d’agir à partir d’elle.

Quelles garanties existent et où se situent les limites

Il convient de distinguer les sources. La Déclaration universelle est une déclaration ; le PIDCP est un traité qui lie ses États parties ; les observations générales présentent l’interprétation du Comité qui surveille l’application de ce traité. Ce cadre international ne décrit pas, à lui seul, toutes les procédures de chaque pays.

Le PIDCP, articles 4 et 18, interdit les mesures coercitives qui portent atteinte à la liberté d’avoir ou d’adopter une religion ou une conviction. En outre, il exclut l’article 18 des dispositions auxquelles il peut être dérogé dans des situations exceptionnelles.

Selon l’Observation générale 22, la liberté intérieure de pensée et de conscience n’admet pas de limitations. Les restrictions prévues pour manifester une religion ou une conviction ne s’étendent pas au fait de l’avoir.

Manifester des convictions et communiquer des idées

Pour les manifestations d’une religion ou de convictions, l’article 18.3 du PIDCP n’admet que les restrictions prévues par la loi et nécessaires à la protection de la sécurité, de l’ordre, de la santé ou de la moralité publics, ou des libertés et droits fondamentaux d’autrui. Le Comité exige la proportionnalité et précise que la sécurité nationale ne peut être ajoutée comme motif autonome au titre de cet article, selon le paragraphe 8 de l’Observation générale 22.

L’expression relève d’un régime différent. L’article 19.3 vise les droits ou la réputation d’autrui, la sécurité nationale, l’ordre public et la santé ou la moralité publiques. L’Observation générale 34, paragraphes 21–22, exige que les restrictions soient fixées par la loi, nécessaires et proportionnées. Il ne suffit pas d’invoquer l’un de ces objectifs pour justifier n’importe quelle interdiction.

Le fait que l’article 18 ne puisse faire l’objet d’une dérogation en situation d’urgence n’efface pas non plus les conditions ordinaires applicables aux manifestations. Il s’agit de questions différentes : déroger à une obligation et appliquer une limitation prévue dans le cadre de celle-ci.

Idée clé : les limites prévues pour une manifestation ou une expression ne permettent pas de punir le seul fait de penser quelque chose.

Autonomie et désaccord dans une société libre

Dans une perspective libérale classique, cette protection fixe une limite au pouvoir : aucune autorité ne doit décider quelles convictions une personne doit adopter. Les droits individuels perdraient une partie de leur sens s’ils ne protégeaient que les personnes qui partagent les idées dominantes.

Il s’agit d’une lecture éditoriale de la valeur de ce droit, et non d’une attribution exclusive au libéralisme. L’autonomie et le pluralisme permettent à des personnes ayant des réponses religieuses, morales et politiques différentes de vivre ensemble. La tolérance face au désaccord exige de respecter les titulaires de ce droit, tout en laissant ouverte la discussion sur leurs idées.

Face à un conflit, il est utile de préciser ce qui est exigé : cherche-t-on à obliger quelqu’un à croire ou à révéler ce qu’il pense, conteste-t-on une communication ou examine-t-on un comportement ? Cette question permet de défendre la sphère intérieure sans la confondre avec l’approbation de toutes les opinions, ni avec une autorisation d’agir de n’importe quelle manière.

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