État neutre : sens, types, droits et limites
Un État neutre s’abstient de participer militairement à une guerre entre d’autres États et doit protéger son territoire impartialement ; cela n’exige ni silence moral ni passivité.
Daniel Sardá · Publié: · 8 min de lecture
Un État neutre s’abstient de participer militairement à une guerre entre d’autres États et applique aux belligérants les règles de neutralité pertinentes. Il ne se contente pas d’annoncer qu’il « ne prend pas parti » : il doit empêcher que son territoire soit utilisé pour favoriser les opérations militaires de l’un des camps.
Il s’agit d’une notion de droit international. Elle ne doit pas être confondue avec la neutralité de l’État envers les religions et les convictions, qui concerne les relations entre les pouvoirs publics et les différentes conceptions de la vie bonne au sein d’une société.
La différence importe, car un pays neutre face à une guerre peut condamner une agression, entretenir des forces armées, commercer et maintenir des relations diplomatiques. La neutralité régit surtout sa participation au conflit ; elle ne lui impose ni indifférence morale ni isolement du monde.
Idée clé : la neutralité internationale ne signifie pas l’absence d’opinion. Elle consiste à adopter une position juridique face à une guerre entre d’autres États et à respecter les devoirs que cette position impose.
Le sens de la neutralité en droit international
L’ONU présente la neutralité comme la condition juridique qui résulte de l’abstention d’un État de participer à une guerre entre d’autres États, de son attitude impartiale envers les belligérants et de la reconnaissance, par ceux-ci, de cette abstention et de cette impartialité.
Ce statut crée des obligations dans les deux sens. L’État neutre doit maintenir son territoire hors des opérations militaires. Les belligérants doivent, de leur côté, respecter l’inviolabilité de ce territoire.
Les règles classiques figurent notamment dans les conventions de La Haye de 1907. La Convention V concerne la guerre terrestre et la Convention XIII la guerre maritime. Leurs dispositions ne résolvent pas à elles seules tous les problèmes contemporains, mais demeurent une référence centrale pour comprendre cette institution.
Il convient aussi de distinguer deux dimensions :
- Le droit de la neutralité réunit les droits et les devoirs applicables vis-à-vis des belligérants.
- La politique de neutralité comprend les décisions qu’un gouvernement prend pour préserver la crédibilité et la viabilité de sa position.
Cette distinction évite de transformer la pratique d’un seul pays en règle générale. La Suisse, par exemple, distingue expressément ces deux dimensions dans son explication officielle de la neutralité. Une mesure jugée prudente par le gouvernement suisse ne devient pas, de ce seul fait, une obligation universelle pour tout État neutre.
Neutralité occasionnelle et neutralité permanente
La neutralité occasionnelle est adoptée face à un conflit précis. L’État décide de rester en dehors de cette guerre et adapte sa conduite pendant sa durée. Imaginons trois pays : deux entrent en guerre, tandis que le troisième reste à l’écart, protège son territoire et applique impartialement les restrictions prévues par le droit. Ce troisième pays agit en tant que neutre dans ce conflit, mais n’est pas pour autant tenu de faire de même lors de toute guerre future.
La neutralité permanente, à l’inverse, exprime une position durable. L’État s’engage à demeurer neutre également dans les conflits futurs et, en temps de paix, cherche à éviter les engagements qui l’empêcheraient de respecter cette obligation. Son fondement concret dépend de règles internes, d’engagements internationaux ainsi que de la reconnaissance et de la pratique pertinentes ; il n’existe pas de formule unique permettant d’établir une liste simple et immuable de pays neutres.
La Suisse est l’exemple le plus connu de neutralité permanente. L’Autriche en constitue un autre, avec une neutralité déclarée par une loi constitutionnelle en 1955, selon le Parlement autrichien. Les deux exemples aident à comprendre le concept, mais leurs décisions particulières ne doivent pas être considérées comme identiques ni comme un modèle obligatoire pour les autres pays.
Distinction utile : la neutralité permanente encadre la politique de sécurité même en temps de paix ; la neutralité occasionnelle est une réponse juridique à une guerre déterminée.
Ce qu’un État neutre doit faire
Dans la guerre terrestre, la Convention V de La Haye part d’une règle fondamentale : le territoire neutre est inviolable. Plusieurs conséquences pratiques en découlent.
Un État neutre ne peut autoriser les belligérants à faire passer des troupes ou des convois de munitions et de ravitaillement sur son territoire. Il ne peut pas non plus tolérer qu’ils y installent des centres de recrutement ou des moyens destinés aux communications militaires. Si des actes contraires à la neutralité se produisent sous sa juridiction, il a le devoir de les empêcher avec les moyens dont il dispose.
L’impartialité ne signifie pas non plus que toute relation avec les deux camps doive être mathématiquement identique. La Convention V distingue elle-même, par exemple, la conduite de l’État de certains actes de particuliers. Si l’État neutre adopte des restrictions dans les matières couvertes par ces règles, il doit les appliquer impartialement aux belligérants. Les questions relatives au commerce, aux sanctions ou aux transferts d’armes n’admettent donc pas de réponse universelle fondée sur un slogan : l’acteur, le type de bien, la mesure précise et les autres obligations internationales applicables comptent.
Dans le domaine maritime, des règles spécifiques concernent les hostilités dans les eaux neutres, le séjour des navires et l’utilisation des ports. Il ne convient pas de les transposer automatiquement à la terre ou à l’espace aérien. La neutralité est un régime juridique dont les domaines sont différenciés, et non une déclaration politique au contenu illimité.
Ce qu’un État neutre n’est pas
Plusieurs idées proches sont souvent confondues avec la neutralité :
- Non-alignement : il décrit une orientation de politique étrangère ou l’absence d’appartenance à certains blocs. Être en dehors d’une alliance militaire ne rend pas, à lui seul, un État neutre face à une guerre.
- Pacifisme : il s’agit d’une position morale ou politique à l’égard du recours à la force. Un État neutre peut être armé et employer la force pour se défendre.
- Isolement : il suppose de réduire les liens avec l’extérieur. La neutralité est compatible avec le commerce, la diplomatie et la coopération internationale.
- Équidistance morale : elle exigerait de traiter les adversaires comme moralement équivalents. Le droit de la neutralité n’empêche pas de porter des jugements sur une agression ou de défendre des principes juridiques.
- Passivité : un État neutre doit surveiller son territoire et faire respecter son statut. Une inaction permettant un avantage militaire peut contrevenir à ses obligations.
Ces distinctions montrent pourquoi l’expression « ne pas prendre parti » est insuffisante. Un gouvernement peut ne pas participer militairement à une guerre tout en reconnaissant que l’un des adversaires a violé le droit international. Ce qui est juridiquement décisif, c’est ce qu’il fait face au conflit, et non le fait de suspendre tout jugement public.
Un pays neutre peut-il se défendre ?
Oui. Neutralité et désarmement sont des concepts distincts. L’article 10 de la Convention V établit que le fait qu’une puissance neutre repousse, même par la force, les atteintes à sa neutralité ne peut être considéré comme un acte hostile.
Le cadre contemporain renforce cette idée : l’article 51 de la Charte des Nations unies reconnaît le droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, en cas d’attaque armée. La neutralité n’accorde pas une autorisation illimitée d’employer la force, mais n’oblige pas non plus un pays à se laisser envahir.
Une neutralité crédible peut en réalité exiger une capacité défensive. Si un État promet de maintenir son territoire en dehors de la guerre, il lui faut des moyens juridiques, diplomatiques et matériels pour empêcher un belligérant de l’utiliser. La défense ne nie pas nécessairement la neutralité ; elle peut être une condition de son maintien.
Mise en garde : être neutre ne transfère pas à autrui la responsabilité de protéger son propre territoire. Cela peut réduire certains risques, mais aussi accroître les exigences de défense et de préparation.
Coûts, avantages et limites
La neutralité peut offrir de la prévisibilité. En limitant à l’avance la participation militaire, elle réduit le pouvoir discrétionnaire du gouvernement en politique étrangère et peut faciliter les relations avec des parties opposées. Dans certaines circonstances, elle peut également favoriser des activités diplomatiques, humanitaires ou de médiation. Rien de tout cela n’est garanti : la confiance se construit par une conduite cohérente, et la médiation n’est pas un privilège réservé aux États neutres.
Le coût apparaît lorsque la sécurité dépend d’engagements incompatibles avec cette position. La neutralité permanente peut restreindre certaines alliances ou formes d’assistance militaire et obliger le pays à investir davantage dans sa propre défense. Face à une agression grave, l’abstention militaire peut en outre entrer en tension avec des exigences politiques ou morales de solidarité. C’est un véritable dilemme, et non une objection qu’on pourrait écarter en redéfinissant la neutralité comme de la bonté ou de la lâcheté.
Dans une perspective libérale classique, sa valeur possible réside dans l’autolimitation juridique du pouvoir extérieur : elle oblige le gouvernement à justifier sa conduite par des règles plus stables et offre de la prévisibilité aux citoyens comme aux étrangers. Mais une limitation n’a de valeur que si elle protège la liberté et la sécurité dans un ordre juridique. En faire un dogme peut masquer les menaces, les coûts et les responsabilités.
Comment reconnaître une neutralité réelle
Pour évaluer si un État est neutre face à une guerre, il ne suffit pas d’écouter son discours ni de vérifier qu’il est en dehors d’une alliance. Il faut poser des questions plus précises : participe-t-il militairement ? Permet-il l’utilisation de son territoire ? Empêche-t-il le transit et le recrutement des belligérants ? Applique-t-il impartialement les restrictions exigibles ? Peut-il défendre sa position ?
Cet examen permet de distinguer un statut juridique d’une étiquette commode. La neutralité n’efface pas les jugements moraux, ne garantit pas la paix et ne dispense pas l’État d’agir. Sa promesse est plus modeste : maintenir une guerre entre d’autres États hors de son territoire et de ses forces, selon des règles connues. Son mérite ou son insuffisance dépendront du caractère juridiquement cohérent, matériellement soutenable et adapté à l’environnement de sécurité du pays de cette promesse.